‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 18 sur 135 · JULIEN A PRÉCÉDÉ BRAND · texte numérisé non relu

JULIEN A PRÉCÉDÉ BRAND

considérer les vallées de Fortun et du Sonnmôre comme les sites typiques de la Norvège, s'accordait d’ailleurs fort bien avec son pessimisme irrité à l’égard du peuple norvégien, et en était comme l’image. Toutefois, le décor de l’œuvre en gestation a précédé la naissance de Brand et des autres personnages, qui n’étaient pas encore conçus. Les propos tenus par Ibsen lui-même aux biographes qui l’ont interrogé montrent clairement, en effet, qu’à son arrivée à Rome il n’avait encore qu’une idée très vague de son sujet et de la figure de Brand. Même un autre projet, dont il n’avait pas encore l’idée, allait se présenter à lui avant que la figure de Brand se fût dessinée. Pour bien préciser comment l’idée de Brand s’est peu à peu formée dans son esprit, je suis obligé d’énoncer par anticipation qu’un drame sur Julien l’Apostat devait bientôt lui être suggéré par hasard, quelques semaines après son arrivée à Rome. Henrik Jæger dit :

L'étude de tous ces témoignages d'une civilisation disparue, et de toutes ces ruines qui en disaient l'anéantissement, amenèrent Ibsen à concevoir le projet de traiter cet anéantissement même sous la forme dramatique, et le plan d'une pièce dont Julien l'Apostat était le personnage principal fut approfondi, et en partie construit. Mais peu à peu des impressions d'un ordre plus personnel prirent le dessus. C’étaient des impressions qu'il avait emportées du pays. Précisément par le contraste, ces impressions vinrent à s’aviver d'autant plus. Il lui semblait que toute sa vie en Norvège avait été une vie dans les ténèbres 1 .

Et Halvorsen dit :

Le premier projet littéraire qui l'a occupé au cours de son étude des monuments et de l'histoire de Rome fut l’esquisse indécise d'une pièce historique mondiale avec Julien l'Apostat comme personnage principal. Mais au bout de quelque temps les souvenirs de son pays apparurent à ses regards en contours plus nets que les tableaux de la civilisation antique *.

1 Henrik Jæger, Henrik Ibsen, et literært livsbillede , p. 176. - J. B. Halvorsen, N. Forf.-Leksikon , III, p. 15.

ŒUVRES D'ITALIE

Ces textes sont parfaitement clairs. A ses deux biographes, Ibsen a dit que ridée d’un drame sur Julien l’Apostat est antérieure au projet qui est devenu Brand . Et comme l’idée d’un drame sur Julien l’Apostat date de Genzano, Brand, ou plutôt Koll, car ce fut d’abord le nom du personnage, n’existait pas encore à son arrivée dans les monts albains.

Cependant, à un professeur danois qui voulait écrire une étude sur l’ensemble de son œuvre, il a écrit quelques années plus tard :

Précisément lorsque parut les Prétendants à la Couronne , Frédéric VII mourut, et la guerre commença. J'écrivis un poème « Un frère en détresse ». Il fut naturellement sans effet sur l'américanisme norvégien, qui m'avait rebuté à tous égards. Et je partis en exil !

Lorsque j’arrivai à Copenhague, Dybbôl tomba. A Berlin j'ai vu le roi Guillaume faire son entrée avec trophées et butin. C'est en ces jours-là que Brand a commencé à croître en moi comme un embryon. A mon arrivée en Italie, l'œuvre de l’unité était accomplie avec un esprit de sacrifice sans limites, tandis que chez nous... ! Ajoute à cela Rome avec son calme idéal, la vie commune avec le monde insouciant des artistes, une existence qui ne peut être comparée à rien d'autre qu'à l'impression laissée par As y ou like it de Shakespeare, ...et tu as les préludes de Brand

Le premier de ces deux alinéas dit ses dernières impressions de Norvège. Le second aborde l’exil, nouveau chapitre de sa vie, et l’expression « en ces jours-là » s’applique clairement à la prise de Dybbôl (16 avril) et à l’entrée triomphale du roi de Prusse à Berlin (4 mai). C’est alors qu’il entrevoit confusément une œuvre possible, où il donnerait libre cours à son indignation. Mais ce n’est encore là qu’un « embryon ». Il n’établit aucun plan, comme cela est naturel, car l’esprit d’Ibsen, au cours du voyage et des premières incursions dans Rome, saisi par le spectacle de tant de nouveautés, avait une trop grande activité d’absorption, et non constructive. Il n’en était encore

1 Lettre du 28 octobre 1870 à P. Hansen, Brève , I, p. 214.

Page 1