‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 19 sur 135 · ARRIVÉE A ROME · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A ROME

qu’aux « préludes de Brand ». C’est pourquoi en parlant à Halvorsen et à Jæger, il a pu négliger l’existence latente d’un projet aussi vague, lorsqu’il a été tenté par l’histoire de Julien l’Apostat, dont le drame, même sous forme d’esquisse indécise, lui est tout de suite apparu plus nettement.

Brand n’a été tout d’abord rien de plus qu’une abstraction où se concentraient toutes les sombres vertus que la colère d'Ibsen opposait à la veulerie norvégienne. Henrik Jæger insiste longuement sur le fait que le poète en avait fait d’abord une sorte de contraste personnifié à la Norvège telle qu’il la voyait K Et lorsque cet être encore mal défini a reçu un nom, il s’est appelé Koll, ce qui signifie une montagne en forme de mamelon, il l’a reçu du paysage qui l’a fait naître. Le mot se prononce comme kold , froid, et suggère l’idée du mépris que le personnage devait être chargé d’exprimer. Brand, au contraire, signifie feu, incendie, et avait, en vieux norrois, le sens de glaive.

Il semble bien que la première idée confuse de l’œuvre nouvelle est venue à Ibsen lorsque, à son entrée en Italie, ses émotions douloureuses de Copenhague et de Berlin se sont combinées avec son enthousiasme devant la lumière méridionale. Idée confuse, mais qui le saisit fortement, si bien qu’il ne pouvait plus être question de Mogens Heinessôn. Et cela explique un fait singulier. Si le 9 mai est bien le jour où Ibsen est arrivé à Trieste, il n’avait, en somme, pas perdu de temps, à part un séjour de dix ou douze jours à Berlin, qui s’explique par un désir naturel d’y voir surtout les théâtres. S’il s’est arrêté à Vienne pour la même raison, comme cela est vraisemblable, il n’a pu y rester que deux ou trois jours. On reconnaît là l’homme pressé d’arriver à destination pour se mettre au travail. Mais il n’est arrivé à Rome que le 19 juin. Près de six semaines pour aller de Trieste à Rome. Toute hâte d’écrire

1 Op. cit.} pp. 189.-190 T. VII.

ŒUVRES D’iTALIE

avait évidemment disparu, — parce que Mogens Heinesson, dont le plan « en cinq actes » était assez établi pour en venir à l'écriture, avait également disparu. Il était définitivement remplacé par un vague projet qui pouvait aussi bien mûrir pendant qu’ Ibsen déambulerait dans les villes et les campagnes italiennes.

Malheureusement on ne sait rien sur ce voyage de six semaines de Trieste à Rome, sauf qulbsen a passé à Milan, car il a dit ensuite son admiration pour le fameux dôme 1 .

Parvenu enfin à Rome le 19 juin en diligence — car la ville des papes n’était encore reliée au monde par aucun chemin de fer, — il risquait de ne trouver à peu près personne de la colonie Scandinave, dispersée dans la campagne environnante. Cependant, son ami Lorentz Dietrichson, qui était en villégiature à Genzano, était revenu à Rome pour quelques jours, dans le logement qu’il habitait, comme secrétaire de l’Association Scandinave, au Palais Correa, siège de cette société. Ibsen vint l’y relancer, et ils passèrent quelques journées ensemble à visiter monuments et musées. Comme Dietrichson vivait à Rome depuis deux ans et y étudiait l’histoire de l’art (il est devenu professeur d’histoire de l’art à l’Université de Kristiania), Ibsen ne pouvait, pour ses débuts, trouver un meilleur guide. Mais il était un auditeur peu docile. L’art grec ne lui dit rien à la première impression. Il le trouvait trop impersonnel, et les explications n’avaient pas de prise sur lui. Il préférait l’art de la renaissance, les bustes romains, et surtout le gothique, où il sentait plus directement la vie 2. Plus tard, depuis l’automne de la même année jusqu’au printemps suivant, et pendant tous ses séjours à Rome, Ibsen consacrera souvent ses après-midi à des visites d’art, si fréquentes et si attentives qu’il finira par prétendre qu’il connaît à fond la

1 Lettre à Bjôrnson du 16 septembre 1S64, Brève , I, p. 89. - Même lettre, pp. 88-89.

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