GENZANO
ville éternelle K Ses jugements se modifieront, la beauté de l’art grec, notamment, se révélera peu à peu à lui. Et ceci ne sera pas une concession de sa part à l’opinion commune et aux avis compétents, car Dietrichson, qui l’accompagnait souvent, dit que « la manière de voir d’Ibsen était originale et caractéristique, et pouvait, soit qu’elle provoquât la contradiction ou l’adhésion, faire jaillir les idées, car toujours elle obligeait chacun à aiguiser sa propre vue â.
Malgré tant d’impressions nouvelles, Ibsen n’oubliait pas sa grande colère. Elle se manifesta même, un des premiers soirs de ce premier et court séjour à Rome, sous une forme, pour lui, bien exceptionnelle, à table, dans une réunion des derniers Scandinaves attardés à Rome. Voici le récit de Dietrichson 1 2 3 :
Il y avait longtemps qu’Ibsen ne s'était trouvé, le soir, en compagnie de Scandinaves, et il se mit à raconter les impressions de douleur et de révolte que lui avaient causées pendant son voyage les événements les plus récents de la guerre. Mais peu à peu, tout insensiblement, le récit prit le caractère d'un discours improvisé ; toute l'amertume longtemps comprimée, la colère brûlante et la passion pour la cause du Nord qu’il avait si longtemps tenues enfermées en lui, se firent jour, sa voix devint métallique, dans l'obscurité du soir on ne voyait que ses yeux ardents, et lorsqu'il eut fini, personne n'applaudit, personne ne leva son verre, mais je crois que tous, nous eûmes l’impression que c’était La Marseillaise du Nord qui, pour quelques auditeurs, avait résonné dans l'air de la nuit romaine, sans laisser de traces, — et je sais que jamais la puissance de la parole vivante ne m’a saisi, même à beaucoup près, aussi fortement que ce soir-là.
Ibsen passa onze jours à Rome, regarda et admira, prit un premier contact avec le milieu des artistes Scandinaves, et, devant les restes de la Rome antique, se plongea dans des réflexions nouvelles. Il y voyait la ruine d’un monde, et cette idée se reliait confusément dans son esprit avec le pessimisme
1 Lettre à M. Birkeland, du 4 mai 1866, Brève , I, p. 124.
2 L. Dietrichson, op. cit}, I, p. 339.
3 Ibid., I, pp. 334-335*
ŒUVRES D’ITALIE
qui le faisait songer aux nations qui peuvent disparaître. Sa pensée en travail ne devait pas tarder à trouver matière pour alimenter ces réflexions.
Enfin le 30 juin, en compagnie du jeune sculpteur Walther Runeberg, fils du grand poète finlandais de langue suédoise Johan Ludvig Runeberg, il partit rejoindre son ami Dietrichson, qui était installé avec sa femme à Genzano, sur la Via Appia , au bord du lac de Nemi. Une autre famille norvégienne y passait l'été, composée de Mme Lina Bruun, de sa fille Thea, et d’un fils tuberculeux pour qui Y on était venu chercher la chaleur méridionale, et qui mourut l’année suivante. Le fils aîné devait venir plus tard, après le retour à Rome : c’était Christopher Bruun, le jeune théologien qui avait prononcé un discours enflammé à l’Association des Étudiants de Kristiania, avant de rallier comme volontaire l’armée danoise. La petite colonie vivait très simplement. Ibsen et Walther Runeberg partagèrent, chez le cafetier de la ville, une chambre qui donnait sur la salle de billard. A part les matinées que chacun employait à sa guise, on se réunissait généralement pour des promenades, ou pour lire à l’ombre des arbres, sur les collines qui dominent le lac, ou pour de longues causeries. Parfois une fête modeste était donnée. C’est sans doute à la suite d’une pareille fête en l’honneur de Thea Bruun qu’Ibsen a composé le poème « Partie » ’. Pour la plupart des autres poèmes qu’il a composés dans les premiers temps de son séjour en Italie, la date ne peut être aussi bien précisée, et l’ordre dans lequel on les trouvera ci-après est assez arbitraire.
Un jour, L. Dietrichson lut à haute voix le récit par Ammien Marcellin de la campagne de Julien l’Apostat (je suppose qu’il veut dire la campagne de Perse, et que c’est le récit de la mort
1 P. 148. J. B. Halvorsen ( Bibliografiske oplysninger, p. 40) dit : « écrit à Genzano, été 1864, après une fête privée pour une famille norvégienne en visite », et John Paulsen ( Samliv med Ibsen , p. 213) dit : « écrit à Thea Bruun, après qu’ils avaient été en soirée ».