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d’histoire religieuse sont ceux qu’il a surtout recherchés. A Genzano, Dietrichson, fort occupé de questions religieuses et grand admirateur de Kierkegaard \ a dû, à propos de Julien, développer ses idées, et Ibsen l'a écouté volontiers. Mais Dietrichson partit le 26 juillet 2 pour aller à Naples. Comme il devait revenir à Rome au bout d’un mois, il a sans doute laissé son Ammien Marcellin, et les principaux compagnons d’Ibsen sont devenus Julien et Brand, — ou plutôt Koll, — tous deux encore fort imprécis. Julien étant fourni par l’histoire était celui qui apparaissait avec le plus de netteté, tandis que Koll n’était peut-être encore qu’une abstraction, antithèse à la veulerie norvégienne, et comme Julien avait amené Ibsen à méditer sur la religion, il est naturel que le projet d’une tragédie sur le dernier empereur païen ait déterminé la vocation de Koll. C’est l’apostat qui l’a ordonné prêtre. Oui, la religion était une idée qui se présentait avec une exigence absolue, et qui, dans la vie pratique, admettait tous les atermoiements. C’était bien là l’image de l’opposition entre Koll et le peuple norvégien. Un prêtre exigeant pour lui-même et pour les autres pouvait incarner l’esprit de sacrifice et la fermeté du vouloir, qu’il fallait faire ressortir par contraste.

Or, Ibsen se rappelait l’exemple d’un prêtre qui, s’étant trouvé en désaccord sur des questions de principe avec l’Église officielle, avait abandonné sa situation et fondé une secte à Skien. Il connaissait bien cette histoire, car, bien qu’il n’eût presque plus de relations avec sa famille, il n’a cessé de s’intéresser à tout ce qui se passait dans sa ville natale, et sa sœur, Hedvig, ainsi que sa mère, étaient d’ardentes zélatrices du pasteur Lammers. Lorsque Ibsen, en 1850, en quittant Grimstad, s’était arrêté à Skien pour revoir ses parents, Hedvig lui

1 II est de un ceux qui ont le plus contribué à répandre ridée que Kierkegaard a nettement conçu d’avance le programme de sa production. (V. son Indledning i studiet af Danmarks Uteratur i vort aarhundrede .)

- Karl Larsen, Episke Brand , p. 12.

LÀMMERS

avait parlé de Lammers, et même il l'avait vu, grand et fort, orateur très prenant, avec un singulier mélange de domination sévère et de tendresse *. A cette date, Lammers était encore pasteur de l'Église officielle, et commençait seulement à montrer des tendances séparatistes qui l'amenèrent, six ans plus tard, à fonder la secte « chrétienne apostolique libre ». Sa réputation était grande, et, avant même qu'il eût quitté l'Église officielle, la revue de Botten-Hansen donnait sa biographie, et disait : « Il n'y a pour le moment personne, dans le clergé norvégien, sur qui l'attention soit davantage dirigée 1 2. » Et Ibsen était resté en correspondance avec sa sœur, qui suivit le pasteur dans son schisme, et a essayé, par ses lettres à son frère Henrik, d'exercer sur son esprit une influence religieuse 3 4. Il devait donc tout naturellement penser au pasteur de Skien, qui, par certains aspects de sa nature, semblait fait pour être le modèle de Brand.

Lammers, par exemple, se refusait à baptiser les enfants, parce qu’ils ne peuvent avoir compris et voulu le baptême. Et voici de quel ton il condamnait le sacrement prématuré :

Plutôt des enfants non baptisés et non confirmés, plutôt d’honnêtes païens, que de subir les usages établis et d’appliquer les règles de l’Église d’État pour continuer à former une race de menteurs et d'hypocrites. Plutôt renoncer à tout ce qui est cher et bon dans ce monde, que de participer si longtemps à cette effroyable comédie \

Henrik Jæger, à la suite de conversations avec Ibsen, a écrit :

Ibsen a connu Lammers personnellement, et sa conduite virile et intrépide a produit sur lui une vive impression ; il est facile d'observer des analogies entre Brand et Lammers, même dans les détails, et lorsque Lammers, plus tard, réunit autour de lui ses adeptes et s'en alla dans

1 Sur Lammers il existe une ample littérature. Je mentionnerai seulement ici Den lammerske bevœgelse de Christen Brun.

8 Illustrer et Nyhedsblad, 1855, n° 30.

3 Lettre de Chr. Bruun à Karl Larsen, Episke Brand , p. 245.

4 G. A. Lammers, Afskcdsandragende og Afskeds ord ved nedlœggelsen af embedet sont sogneprœst til Skien , p. 22.

ŒUVRES D’ITALIE

les champs et sur les coteaux pour y officier, on se trouve en présence d’une ressemblance frappante*.

Et Jæger rapporte sous forme directe une phrase dite par Ibsen pour écarter l’idée, alors fort répandue, que son modèle était Soren Kierkegaard ; « Kierkegaard était trop un agitateur en chambre. Lammers, au contraire, était bien un agitateur de plein air, à la manière de Br and. »

On ne peut donc douter qu’Ibsen ait pensé d’abord à Lammers, lorsqu’il eut décidé que Koll serait prêtre. On ne saurait dire, toutefois, que Lammers ait été le modèle, car Ibsen ne copiait jamais. Ses personnages étaient composés d'après plusieurs modèles, et, inversement, il lui est arrivé de décomposer un modèle et d’attribuer certaines de ses qualités à tel personnage, certaines autres à tel autre personnage en opposition avec le premier. C'est précisément ce qu’il a fait en ce cas. Le pasteur Lammers était un prêtre complexe et instable, qui n'a eu avec Brand qu’une ressemblance passagère : « Au cours de sa longue vie, il parcourut tout le thermomètre religieux depuis le point de congélation du rationalisme jusqu’à l’ébullition de l'exaltation sentimentale, à chaque moment toujours confus, mais aussi toujours certain que son impression passagère était la seule conforme à la vérité 2. » Lammers avait des goûts artistiques, il était musicien, avait fait de l'architecture, surtout, il peignait, comme Ibsen. Il avait été député. Il aimait aussi bien vivre et s’amuser — fort innocemment. Il avait même, avant d’être nommé à Skien, fondé un club de joueurs de cartes dont les réunions avaient lieu à son presbytère. Tout cela, pendant une période où, cherchant sa voie, tantôt il se montrait prêtre rigoureux, tantôt il essayait,

1 Henrik Jæger, op. cit.t p. 199.

9 J. C. Heuch, « Gisle Johnson », dans Nordmœnd i det nittende aarhundrede , 1T, p. 78. V. aussi : Margrethe (Bolette Gjor), Et Slormvejr , où l’on trouve un bon portrait romancé de Lammers.

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