L'HIVER 1864-65 A ROME
Ibsen loua un petit appartement au coin de Due Macelli et de la Via Capo le Case, car il attendait sa femme et son fils. C'était sur le Monte Pincio, quartier habité par les Scandinaves par raison d économie. En ce commencement de septembre, tous ceux qui avaient fui Pété romain rentraient, et de nouveaux arrivaient du Nord. La colonie comptait une soixantaine de membres et vivait très groupée, presque sans contact avec la population, selon la tendance habituelle des gens du Nord, lorsqu'ils ne sont pas isolés. Ce fait, à Rome, était encore plus accentué qu’ailleurs \ ce qui tenait sans doute à ce qu elle était composée d’artistes, surtout peintres et sculpteurs, plus rarement poètes et musiciens, presque tous pauvres. Et cette année-là, par suite de la guerre, on fréquenta moins que d’habitude les confrères allemands et les autres artistes étrangers, ce qui retarda de quelques années les relations directes d’Ibsen avec le monde non Scandinave *. Les Danois étaient de beaucoup les plus nombreux, puis venaient les Norvégiens. Les Danois montraient à l’égard des Suédois une sorte de réserve réprobative, tandis qu’ils ne rendaient pas les
1 M. Goldschmidt, Sküdringcr og fortcdlinger , I, p. 10.
2 V. Bergsôe, Italiensk büledbog, p. 39.
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Norvégiens responsables de la faillite du scandinavisme *.
La colonie avait un représentant officiel, Giovanni Bravo, consul des trois pays. C’était un juif baptisé, Holsteinien d’origine, qui était venu à Rome pour y étudier la peinture, et y avait renoncé de bonne heure pour y faire un commerce d’art, sans que l’on sût au juste à quoi il s’occupait. Il parlait un jargon où l’allemand, le danois et l'italien se mélangeaient, et il était fort bête, avec un esprit pratique assez avisé. Mais il était ac’if, extrêmement serviable, et même généreux*.
La colonie avait un centre officiel, l’Association Scandinave subventionnée par les trois gouvernements. Elle avait son siège au palais Correa, par où l’on accédait au mausolée d’Auguste. Un escalier de marbre délabré conduisait à la bibliothèque, bien fournie en livres danois, et très pauvre en ouvrages norvégiens 1 * 3, à la grande salle de réunion et au petit appartement du bibliothécaire, qui était alors L. Dietrichson. Le bibliothécaire était toujours en même temps secrétaire du consul Bravo, et légèrement appointé par lui à ce titre. Tous les samedis soir on se réunissait dans la grande salle assez mal éclairée par deux lampes, et, assis sur des chaises de paille, pendant que des insectes sautillaient sur le sol dallé, on causait, discutait, ou écoutait chants et discours. Ces soirs-là, les dames étaient admises. Tout était prétexte à fête ou à débat, afin de remplir la soirée. Quelquefois on dansait, ou l’on jouait aux cartes. Les réunions étaient simples et familières, comme il convenait dans la splendeur misérable de ce décor.
A côté de l’Association officielle, il en existait une autre, non constituée, où un certain Holbech jouait le rôle de président. C'était un vieux sculpteur danois qui avait été un camarade de Thorwaldsen et jouissait d'une certaine autorité, — en
1 Cari Snoilsky, cité par Karl Warburg, Cari Snoilsky, p. 138.
9 V. Bergsoe, Eventyr i Udlandei, pp. 172-174.
3 Ph. Weilbach, Efterretninger om Skandinavernes bibliothek i Rom, dans Nordisk Universitets Tidsskrift, 1863, p. 93.