L'ASSOCIATION SCANDINAVE
somme, un raté, mais un brave homme qui connaissait admirablement la ville, où il vivait depuis plus de vingt ans, et même les Italiens, dont il parlait la langue. Il était, de plus, observateur et bon conteur. Il aimait peu la société du palais Correa, où l'on cultivait ce vice, prétendait-il, de boire du mauvais vin. Lui, savait trouver les auberges où Ton buvait du bon vin pas cher, et son groupe était communément appelé par ceux qui n’en faisaient pas partie « l’association de la vertu ». L’osteria la plus fréquentée, cette année-là, par les Scandinaves « vertueux » était celle du Tritone, via del Tritone, à deux pas de l’appartement loué par Ibsen. L’une des deux longues tables était réservée tous les soirs aux Scandinaves, tandis qu’à l’autre s’asseyaient des clients italiens, surtout des vignerons. Dans le fond de la salle, la cuisinière cuisait les mets apportés par les artistes. Un repas avec une demi-fogliette de vin revenait ainsi à un paolo et demi (environ 75 centimes). On n’avait pas de serviette et le plancher était de terre battue. Luxe et simple confort étaient remplacés par les longues discussions et les histoires que l’on contait.
C’étaient là des dîners d’hommes. Les dames ne paraissaient guère, le soir, que le samedi, à l’Association officielle. Mais elles prenaient part, dans la journée, à toutes les promenades ou excursions faites par des groupes plus ou moins nombreux, et qui étaient assez fréquentes. Parfois on louait des ânes et on sortait de la ville. Vie insouciante d’artistes nordiques heureux de jouir des richesses d’art, de la belle lumière et de la liberté de la Rome papaline.
Ibsen prenait part à cette vie, pour lui si étrangement nouvelle. Depuis longtemps il ne s’était senti aussi à l’aise. La mesquinerie de petite ville qui existait à Kristiania, et s’était exercée à son égard de façon si malveillante en ces dernières années, était remplacée par une merveilleuse tolérance. Rien ne le gênait, pas même sa misère. « Au commencement de son séjour à Rome, il était le plus mal habillé de toute la colonie
ŒUVRES D'ITALIE
Scandinave 1 », mais on ne faisait pas attention à cela. Sa qualité de poète créait un préjugé favorable. Bien accueilli et apprécié, il a vécu dans la colonie une vie qui lui plaisait. Certes, sa grande colère du passé récent ne s'apaisait pas, la mauvaise humeur qui en résultait couvait en lui, et il demeurait inquiet pour l'avenir. Mais il était heureux du présent.
Il était assidu au palais Correa, où il se plongeait dans la lecture des journaux norvégiens. Il s’occupait d'y faire venir l'hebdomadaire de son ami Botten Hansen 2. Il inscrivait ses réclamations, parfois vives et insistantes, sur le cahier ad hoc de l'association 3 4. Et il ne manquait jamais aux séances du samedi. On aurait dit qu'il se préparait, par son assiduité, à prendre, comme bibliothécaire et secrétaire du consul, la succession de Dietrichson, qui devait bientôt partir, et il semble que c'était chose convenue h
Un jour, sur un portrait du comte Manderstrôm, ministre des Affaires étrangères de Suède et de Norvège, il traça la corde qu’il eût fallu, selon lui, passer au cou de ce traître à la cause du scandinavisme. Or, le comte Snoilsky, ce jeune poète suédois dont l’esprit d’Ibsen était si occupé aux premiers jours de son excursion à Lom et àHellesylt en 1862, venait d’arriver à Rome, et il était neveu de Manderstrôm. Il porta plainte contre inconnu devant l'autorité compétente, en l’espèce le bibliothécaire Dietrichson. Celui-ci devina tout de suite qui était le coupable, et ménagea une entrevue tête à tête entre les deux poètes, qui surent vite s'entendre, car tous deux étaient passionnément scandinavistes, et leurs tendances générales d'esprit devaient les rapprocher. Ils devinrent bientôt, en effet, par la suite, fort bons amis. L. Dietrichson, qui a raconté cette
1 Henrik Jæger, Illustrer et norsk Litcraturhistorie , II, 2etbd., p. 656.
2 Illustrer et Nyhedsblad , 1364, p, 114.
3 Publiées par Erik Lie dans Samtiden , III.
4 Illustrer et Nyhedsblad , 2 octobre 1864.
SNOILSKY
anecdote l, ajoute que, cinq ans plus tard, retrouvant Snoilsky à Stockholm, Ibsen s'empressa de lui annoncer que leur réconciliation s'étendait maintenant au fond même de la question, parce que les renseignements publiés depuis avaient modifié son jugement sur Manderstrom. « Alors, répondit Snoilsky en souriant, je suis obligé de regretter que notre réconciliation en soit au même point ; car dans l'intervalle, en étudiant les pièces à fond, je suis arrivé au résultat opposé, et j'en suis exactement au même point que toi, autrefois. »
Snoilsky était un des rares membres de la colonie qui jouissaient d’une large aisance. Il n'en fréquentait pas moins « l'Association de la vertu », et dînait souvent au « Tritone », où il rencontrait Ibsen, comme il l'a conté dans un poème :
En mil huit cent soixante-quatre, — quand le tonnerre de Dybbôl — prolongeait encore, ses échos — jusqu'aux bois du Sud, —
à la lumière argentine — de la lune romaine, — chaque soir on se retrouvait — au Tritone.
Parmi les vendangeurs, près de la flamme de Pâtre, — un groupe venu du Nord — était très uni.
Dans le foyer — notre repas cuisait, — les grappes albaines — jouaient dans les verres.
Assis au milieu — de la longue table, — parmi nous, les jeunes, — • tu prenais la parole.
La force venait de mutiler — la famille norraine, — nous partagions le deuil, — nous partagions la honte.
Je t’entends parler — tard dans la nuit. — Des éclairs 'luisent — sous le grand chapeau.
Pour les Italiens — du Tritone, — tu étais seulement — Il Capellone 3.
Il capellone , « le grand chapeau », était le nom que les Italiens avaient donné à Ibsen à Genzano, et qui l'avait suivi à Rome. Il portait en effet un chapeau à large bord, — et à doublure bleu de ciel. On voit que, au milieu ou au bout de la
' Op . CÜ.y p. 342.
~ Poème composé pour le ^oixante-dixième anniversaire d’Ibsen, 20 mars 1898. Sur l’amitié d’Ibsen et de Sanelsky, voir la note à la fin du volume sur le poème : « L’assassinat d’ Abraham Lincoln. »
ŒUVRES D'ITALIE
longue table, il était comme une sorte de président. Très écouté, il parlait souvent du Danemark et des promesses « honteusement » oubliées, « et il lui arrivait de s'emballer tout à fait l 2.
Ce fut lui, la plupart du temps, qui conduisit la conversation pendant tout l'hiver. Mais il ne pouvait pérorer constamment sur les événements du Nord. Son sujet favori était la vocation : jusqu'où faut-il subir ses exigences? doit-on se sacrifier pour elle? Vu son public, il prenait comme exemple une vocation d'artiste, et volontiers il posait la question sous cette forme : Faut-il avaler la clef de la porte, ou devenir employé de commerce? Car on dit que Chatterton, après avoir jeûné pendant trois jours plutôt que d'accepter une place de commis, aurait essayé de se nourrir en avalant la clef de sa porte, que l’on aurait retrouvée, après autopsie, dans- son estomac. Jamais Ibsen n'était aussi content que lorsque la question amenait des réponses d’un bon sens vulgaire, qu’il s'entendait à provoquer3. La vocation, c'était le thème de plusieurs de ses pièces précédentes, et ce devait être, finalement, le sujet essentiel de Brand,
Souvent, dans la journée, Ibsen parcourait la ville. Tantôt seul, tantôt avec Dietrichson, il visitait monuments et musées. Dans ses promenades, parfois lointaines, et le plus souvent solitaires, il se sentait heureux. Il écrivait à Bjôrnson 3 :
Que la nature est belle ici ! Une indescriptible harmonie règne dans les formes et les couleurs. Souvent je passe une après-midi entière parmi les tombes de la Via Latina ou parmi celles de la Via Appia, et je ne crois pas perdre mon temps à ce désœuvrement. Les bains de Caracalla exercent aussi sur moi une puissante attraction.
Et il concluait dans la même lettre : « Nous vivons agréablement ». Il se joignait volontiers aux autres quand on organisait quelque excursion en groupe, et lorsque Br and parut, en 1866, les membres de la colonie, en lisant la scène du premier acte,
1 Snoisky cité par Warburg, op . cit., p. 140.
2 L. Dietrichson, op. cit.f pp. 339-340.
* Lettre du 28 janvier 1865, Breve, I, p. 94.