FAUT-IL AVALER LA CLEF
où Agnès et Ejnar se poursuivent en chantant, se rappelèrent qu’en 1864, près de la tombe de Cecilia Metella, Thea Bruun et Walter Runeberg s’étaient amusés à danser l’un devant l’autre, puis à se fuir, et à courir en se lançant des oranges
Il conservera toujours par la suite un souvenir charmé de cette existence libre, douce et gaie. On a vu que cette atmosphère lui semblait analogue à celle d’^4s you like il, et qu’elle a été un des éléments de la formation de Br and . Il était en présence du milieu naturel d’Ejnar. Des promenades comme celle à la tombe de Cecilia Metella ont au moins précisé les traits du personnage dans son premier aspect.
Il observait ces jeunes peintres et sculpteurs, parce qu’il était dans sa nature d’observer. Mais il ne mettait pas toujours les modèles en position, comme au « Tritone », et il prenait vraiment plaisir à être avec les autres. Il était plein d’entrain et causant. Il jouissait de cette vie gaie, facile, insouciante, à laquelle il n’était guère préparé. On a quelque peine à se le représenter ainsi, et à imaginer qu’elle ait pu lui plaire. Il avait, d’ailleurs, des heures maussades, où revenaient le hanter les souvenirs cuisants de sa vie antérieure. C’est sans doute à l’un de ces moments-là qu’il a composé le poème « Puissance du souvenir ». Et ses manières n’agréaient pas à tout le monde. Le poète danois Christian Molbech l’a représenté
errant silencieux par les rues, les mains profondément enfoncées dans les poches de son invariable veste en velours de coton usée, tuant la conversation par ses brusques apparitions revêches à l’Association Scandinave, faisant voler en éclats les idéals des peintres et les enthousiasmes des antiquaires par un feu roulant de paradoxes sarcastiques *.
Les sautes de vent de son humeur pouvaient être parfois déconcertantes, mais Molbech est, je crois, le seul témoin à qui, malgré cela, Ibsen ait laissé, pendant ce séjour à Rome, une impression désagréable.
' Karl Larsen, Episke Brand, p. 252.
s Edmund Gosse, Henrik Ibsen, p. 101.
T. VII
Ainsi la nature, et T art, et la société qui l’entourait, tout contribuait à la joie d’Ibsen. Il avait encore une autre cause de satisfaction :
Tout est immense ici, mais une paix indicible est répandue sur les choses. Pas de politique, pas d'esprit mercantile, pas de régime militaire pour marquer la nation d'une empreinte d’exclusivisme. Cette nation ne peut pas beaucoup et ne sait pas grand’chose, c'est certain. Mais elle est belle, sincère, paisible. Tu devrais vivre quelque temps ici l.
Ibsen n’est pas entré en relation avec les Italiens, n’a pas appris leur langue, et ne paraît même avoir connu, en traduction, d’autre auteur italien que Dante 2 3. Il est curieux de le voir, malgré cela, demander sur le cahier de réclamations de l’Association Scandinave, que l'on s'abonne à Y O sservatore romano \ Cela lui paraissait un acte de convenance, parce que l’on recevait l’hospitalité romaine. Ses sentiments pouvaient d’autant moins être papalins qu’il admirait l’ardeur et l’esprit de sacrifice montrés par les Italiens pour réaliser leur unité. Sur cette question qui hantait son esprit, il n’était renseigné que par les journaux Scandinaves, mais il écoutait les artistes les plus familiarisés avec le monde italien, et il observait le peuple avec une curiosité très bienveillante. Ses jugements concordaient, en somme, avec ceux que formulait vers la même époque Renan, bien mieux informé que lui. Tous deux étaient surtout d’accord pour jouir personnellement de l’ambiance, et Renan, au moment où il a été le plus sévère pour le peuple italien, écrivait : « Rome est la ville du monde où l’on est le plus à l’aise pour philosopher. Nulle part la pensée n’est plus libre, la vie plus limpide 4 ». C’est bien là le sentiment d’Ibsen.
1 Lettre du 3 décembre 1865 à Magdalene Thoresen [Brève, ï, pp. 105-106),
mais certainement valable, sur ce point, pour l’hiver 1864-65.
3 John Paulsen, op. cit.y pp 29-30.
3 Erik Lie, Bjôrnson og Ibseniana. Fra den skandinaviske ankeprotokol i Romt Samtiden , III, p. 188.
4 Lettre à Bersot du 29 mars 1850 ( Correspondance , I, p. 29). Le même senti* ment est d’ailleurs plusieurs fois exprimé.