VIE CALME
Sa pensée si libre, dispersée en apparence, était en réalité concentrée sur son travail. Le 16 septembre, à peine revenu à Rome où sa femme ne l'avait pas encore rejoint, il écrit à Bjôrnson :
Pour le moment, je travaille à un grand poème et j’ai en préparation une tragédie, Julien l'Apostat; travail dont je m’occupe avec une joie intense, et que je réussirai, je le crois fermement; au printemps ou en tous cas au cours de l'été, j’espère les avoir finis tous les deux
Le grand poème, c’est le « Brand épique ». Au cours de l’été 1865, il ne l’aura pas achevé, il y renoncera pour commencer à le récrire sous la forme dramatique. Quant à Julien, il ne l’achèvera, sous le titre de Empereur et Galiléen , que huit ans plus tard.
Qu’il se trompe sur le temps qu'il lui faut pour écrire ses œuvres, c’est ce qui lui arrivait constamment. D’ailleurs, la nécessité le presse. Il calcule à tout instant combien de temps il pourra tenir. Heureusement, la vie n’est pas chère à Rome. Sa femme va venir, et 400 scudi couvriront leurs dépenses d’une année. Au nouvel an, il va succéder au poste de Dietrichson, sera logé, et touchera une légère rétribution. Il rend compte de ces prévisions budgétaires dans sa lettre à Bjornson en le priant de lui envoyer de l’argent. Cependant cinq mois ont déjà passé depuis son départ de Kristiania, cinq mois très profitables sans doute, par la richesse des impressions nouvelles, pour son œuvre à venir, mais non pour la production immédiate. Il est donc plus pressé encore qu’à Copenhague, lorsqu’il écrivait à Dunker qu’il pensait achever son prochain drame « au cours de l’été ». Espoir reporté à l’été suivant à cause de l’abandon de Mogens Heinessôn. Si grande que fût, lorsqu’il pensait à lui-même et à ses affaires, sa hâte d’écrire et de publier, il était incapable de travailler à un sujet qui ne le passionnait pas.
1 Breve, I, p. 89.
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Il se donnait d’ailleurs, pour lâcher son corsaire, une raison précise, que, sans le nommer, il exprime dans sa lettre à Bjornson :
Il faut maintenant biffer notre vieille histoire, car les Norvégiens d'aujourd’hui n’ont évidemment pas plus de rapport avec leur passé que les pirates grecs avec la race qui vogua vers Troie et fut aidée par les dieux.
On voit que c’est un nouvel accès contre le romantisme national, plus violent que celui de 1858, qui lui avait fait rejeter (provisoirement) Les Prétendants à la Couronne . Le romantisme national qui, en exaltant la glorieuse histoire passée, suggérait que les hommes d’aujourd’hui sont les légitimes successeurs des grands ancêtres, était un mensonge propagé par les poètes. Ils en sont responsables, et lui-même doit se reprocher cette faute. Il le dit dans un poème intitulé « Aux Complices », qui servira d’introduction au « Brand épique ». Il venait sans doute d’écrire ce poème lorsqu’il en donna la substance dans sa lettre à Bjornson, et cela précise le moment où son plan a été suffisamment établi pour lui permettre d’aborder la rédaction.
Il semble toutefois que l’œuvre n’était pas mûre à ce point. Après l’introduction, il commença le chant intitulé « Sur la haute montagne », et s’aperçut bientôt qu’il devait le faire précéder d’un autre, qu’il a composé après coup, « Au temps de l’adolescence », qu’il a sans doute achevé, mais dont la fin manque dans tous les manuscrits. Et il a dit lui-même que l’atmosphère à’ As y ou like it dans laquelle il a vécu à Rome a eu pour son œuvre une grande importance, qui n’a pu se manifester qu’au cours de l’écriture. Trop pressé, il s’est mis à rédiger trop tôt. Il pensait que cela pourrait aller ainsi, parce que son grand poème devait être « à tiroirs », c’est-à-dire comporter, dans une composition un peu lâche, des parties qui n’auraient pas avec la fable un lien étroit, et lui donneraient
« AUX COMPLICES
l'occasion d'exprimer plus directement sa grande colère. Mais ce] a était d’autant plus imprudent qu’il n’avait jamais pratiqué l'art narratif dans une œuvre de longue haleine.
En même temps, le drame sur Julien était « en préparation ». Mais dès que le poème narratif a été en train, on peut être assuré qu’ Ibsen n’a pas tardé à renoncer au drame, et le temps où il s'est imaginé qu’il pourrait travailler aux deux à la fois n'a pas dû être long. Il parle encore de son double projet dans une lettre à Botten Hansen qui est perdue, mais qui est des premiers jours d'octobre, puisque Botten Hansen la résume dans le numéro du 20 octobre de son hebdomadaire. Je suppose que Julien a été décidément ajourné dans le courant du mois. Et c'est peut-être à ce moment qu’il a composé le poème « Chez moi », si on l'interprète comme l'image des enfants turbulents du monde hellénique soudain effarouchés à la vue de la sévère figure de Brand1.
Ibsen a donc commencé le « Brand épique » dans les premiers jours de septembre. Il s'y est consacré uniquement vers la fin d'octobre. En avril, les 1 645 vers qui composent cette œuvre inachevée seront écrits, et il sera parvenu seulement à la scène de îa distribution des vivres, qui deviendra la première scène du second acte dans le poème dramatique. Sept mois pour en arriver là. C'est dire que si la fable était déjà celle que l'on connaît par le drame, l’épopée n’aurait guère pu avoir moins de 6 000 vers, et aurait exigé deux ou trois ans. Or, il semble bien que la fable n'a subi ensuite que des modifications d’ordre secondaire, car dès le début du « Brand épique », tous les personnages sont posés à peu près tels qu’ils seront dans le drame, où leur action sera simplement calquée. De plus, la manière dont est décrite « l’église de glace » semble bien présager la catastrophe finale. Mais l’histoire intermédiaire n'est
1 Cela semble résulter de l’indication fournie par Ibsen à J. B. Halvorsen, qui a noté au sujet de ce poème : « Écrit en 1864, lorsque Ibsen était occupé du premier projet de Empereur et Galiléen. » ( Bibliograftske oplysningert p. 43).
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pas esquissée. Pour comparer la première conception d’Ibsen à celle qu’il a finalement exprimée, on en est réduit aux conjectures, car on ne possède aucun renseignement positif. C’était son habitude de ne rien dire sur son travail. On sait seulement qu’il en était très satisfait. Il écrivait encore à Bjomson le 28 janvier 1865 :
Notre vie est agréable et bonne, et quand sera passée la petite inquiétude que je vais éprouver, je me remettrai vigoureusement à mon travail, qui me cause beaucoup de joie, bien qu'il aura sans doute une couleur générale assez sombre *.
La petite inquiétude dont il parle est naturellement un souci d’argent, et Ton voit qu’il en est, un moment, paralysé. La lettre montre qu'il vit d’emprunts avant chaque arrivée de subsides. Cependant son beau-frère, à Kristiania, a encore quelque argent de la bourse de voyage, et depuis trois mois que sa femme et Sigurd l’ont rejoint, l’expérience a montré que 40 scudi par mois, un peu plus de 200 francs d'alors, suffisent. Dunker lui envoie un peu d’argent, et Bjôrnson s’est chargé de demander pour lui une subvention à la Société des Sciences de Trondhjem*. Cent speciedaler, c’était la dépense de deux mois et demi. Malheureusement, la demande ne put être accueillie cette année-là.
C’est malgré ces conditions si peu favorables à la sérénité de son travail qu’il avait refusé catégoriquement, au mois de juillet, le poste de directeur du « Théâtre de Christiania » officiellement offert. Et en mars 1865, lorsque Dietrichson quitte Rome, Ibsen renonce à prendre sa place de secrétaire et son logement, évidemment parce qu’il est en plein feu de la composition et ne veut pas être dérangé. Il a vraiment montré, pendant les années 1864 et 1865, qu’il était de ceux qui avaleraient la clef de la porte.
1 Brève , I, p. 95.
â Lettres de Bjôrnson des 19 et 21 avril 1865, Gro-tid , II, pp. 157 et 159-161.
SOUCIS d’argent
Et pourtant il n’est nullement morose, sauf par courts accès où il sent monter en lui la colère et le sarcasme. C’est ce qu’il appelle jeter son venin. Il a sur sa table un scorpion dans un verre vide ; la bête devient malade de temps en temps ; il lui jette alors un morceau de fruit tendre sur lequel elle se précipite avec fureur pour se débarrasser de son poison, après quoi elle est calmée. Il ajoute, dans la lettre où il raconte son manège avec le scorpion : « N’en est-il pas de même pour nous autres poètes? Les lois de la nature s’appliquent aussi au domaine intellectuel1. » Écrire Br and, c’était un peu, pour lui, se débarrasser de son poison. Et ses colères ne sont plus déprimantes, comme elles l’étaient pendant les derniers mois de Kristiania.
Parmi les compatriotes qu’il a fréquentés à Rome au cours de l’hiver, il en est un qui a joué un rôle dans l’élaboration de Brand. Christopher Bruun, libéré par l’armistice du 18 juillet, a quitté l’armée danoise et rejoint sa famille à Rome, le 9 septembre. Il est grand et fort, beau de visage, et il a le don de la parole. Il porte comme touriste le sac qu’il avait à la guerre, et il en est fier. Ibsen est naturellement curieux de le voir, et comme il s’est lié à Genzano avec sa sœur Thea et avec Mme Lina Bruun, avec qui, depuis, il est toujours resté en relations cordiales, le rapprochement est facile. Ce furent sans doute de longues conversations sur des sujets qui leur tenaient à cœur à tous deux, mais qu’ils considéraient de points de vue bien différents. Et Ibsen eut tout le temps de faire des études d’après un modèle vivant de Brand. Chr. Bruun était, en effet, un opposant perpétuel, non par goût d’opposition, mais par rigoureuse droiture. Il souhaitait toujours rencontrer de fortes résistances par crainte de se laisser aller aux compromis. Son ardeur morale avait besoin de lutte 2.
On n’a pas manqué de le désigner comme l’un des modèles
1 Lettre du 28 octobre 1870, Brève, I, p. 214.
2 Eivind Berggrav, Christopher Bruun , hans charakier i lys af hans livslinje , dans Kirke og Kultur , 1926, p. 132.
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de Br and. Mais il a dit modestement », et il m’a répété que Brand était déjà tout formé dans l’esprit d'Ibsen, et voué au sacerdoce, avant leur rencontre, en sorte qu’il pouvait seulement se flatter d’avoir muni Brand du sac qu’il porte au premier acte. « Ce sac est le mien, et Ibsen m’a dit lui-même que c’était là ma contribution au personnage. » On peut fort bien penser que, sous cette forme imagée, Ibsen a voulu dire que cette contribution était importante, et que Chr. Bruun a eu réellement une influence plus grande qu’il ne l’avoue, — un peu comme modèle, pour la conception même du personnage de Brand, et aussi d’une autre manière, sensible surtout au cinquième acte du drame, dans la scène du doyen, où Ibsen a utilisé la critique de la mentalité des gens d’Église faite par le théologien. Celui-ci, en effet, d’esprit indépendant, partisan de la séparation de l’Église et de l’État, était sévère pour le clergé, et répugnait à entrer dans la carrière sacerdotale. Et Ibsen était habile à faire parler les gens. La conception, qu’il a donnée au doyen, du fonctionnaire ecclésiastique au service de l’État plutôt qu’au service de Dieu, provient de ses conversations avec Chr. Bruun, qui, là, n’est pas du tout modèle, mais informateur inconscient.
Il a pensé encore à d’autres personnes qu’il avait connues. J’ai indiqué (p. 28), en quoi le pasteur Borman, de Hellesylt, présentait avec Brand certaines ressemblances. Ibsen avait aussi rencontré à Bergen un missionnaire, H. C. Knudsen, qui était revenu en 1854 du Namaqualand très découragé, avec sa femme devenue folle. Cet homme était peintre, et même apprécié comme tel par J. C. C. Dabi, qui voulait lui faire faire un voyage d’études à l’étranger, lorsqu’il était soudain parti en Afrique du Sud. Il n’existait guère alors d’autre missionnaire connu en Norvège, et comme il est plusieurs fois question de missions dans Brand , on ne saurait douter qu’Ibsen a
1 A Karl Larsen, Henrik Ibsens episke Brand , p. 247.