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LES MODÈLES DE BRAND

pensé à ce peintre exalté, prédicateur laïque, abstinent, à bien des égards plus proche d’Ejnar que de Brand, mais dont la fin a sans doute suggéré celle du héros ibsénien. H. C. Knudsen, en effet, devenu ascète et sujet à des extases, était mort en mai 1863 sous une avalanche de neige au pic de Storrapen, dans la vallée de Skarmodalen. Brand lui ressemblait, d'ailleurs, par maint trait de caractère K

Avec Lammers, cela fait quatre modèles. On en a souvent cité un cinquième, Sôren Kierkegaard, à cause de la violence péremptoire avec laquelle il avait dénoncé l'Église officielle en 1855. Ibsen connaissait bien cette histoire, qui avait eu un retentissement considérable. Mais Lammers, Chr. Bruun, Borman et H. C. Knudsen étaient tous les quatre grands, vigoureux, entreprenants, gens d’action en parfait contraste avec le philosophe danois. En tant que modèle, S. Kierkegaard n’a certainement pas compté. Qu’il ait eu sur les idées d’Ibsen, particulièrement sur les idées exprimées dans Brand , c’est une autre question.

Vers le milieu de mars 1865, Ibsen lut à son ami Dietrichson un passage du poème qu'il était en train d’écrire. C’était un morceau (p. 150-160) qui pouvait se détacher aisément, et dont rien n’est resté dans le drame, — un hors-d’œuvre où la trame du scénario n'apparaît pas, et où il se moquait d’un discours célèbre de Henrik Wergeland. Le poète, un peu ivre, y avait donné libre cours à son enthousiasme patriotique, et avait obtenu le plus grand succès. On peut penser qu’Ibsen, par cette lecture tellement contraire à ses habitudes, a voulu se rendre compte de l’effet que pouvait produire son irrévérence à l’égard du poète national. En tout cas il s’est gardé de dire à quoi se rapportaient les vers qu’il venait de lire, en sorte que Dietrichson, l’année suivante, lorsque Brand eut paru, fut très

1 Emil Birkeli, H. C. Knudsen og Ibsens Brand , dans Kirke og Kullur , 1926, PP- 257-265.

ŒUVRES D’iTALIE

intrigué, puisque rien de ce qu’il avait entendu ne s'y trouvait ni ne pouvait trouver place dans un drame sur Julien !.

Ce petit fait, le seul que l’on connaisse sur le travail d’Ibsen à Rome depuis sa lettre à Bjomson du 16 septembre, est intéressant parce que l’on en peut fixer la date. Un dîner d’adieu en l’honneur de Dietrichson eut lieu, en effet, le 20 mars, et Ibsen y prononça « un joli discours ». Dietrichson quitta Rome le 23, et dit que la lecture précéda de peu son départ. C’est donc, au plus tard, au commencement de mars qu’il faut placer la composition de ce fragment ; à la suite, le « Brand épique » ne renferme plus que 400 vers. Ibsen a donc très probablement achevé ce que nous avons de son poème peu de temps après, dans le courant d’avril.

Dietrichson et Chr. Bruun ont quitté Rome à peu près en même temps. Ibsen, en pleine activité de production, n’avait plus besoin de se documenter auprès d’eux, ni de faire poser ses modèles ou d’exciter son esprit par le jeu des paradoxes au Tritone. Il lui fallait le calme, l’isolement. C’est pourquoi il semble avoir quitté la ville, cette année-là, de très bonne heure, probablement vers la fin d’avril, en sorte que la fin de son séjour à Rome a dû coïncider à peu près avec la fin de la période heureuse pendant laquelle il a conduit son « Brand épique » au point où il l’a laissé.

Avant de s’en aller, il a composé un poème où se marque non son humeur, mais son état d’esprit. « L’assassinat d’ Abraham Lincoln » fut écrit très vite, à la nouvelle de l’attentat sur le président (15 avril), car ces vers, envoyés à un journal danois, y parurent datés de « Rome, le 30 avril 4 ». C’est le seul poème écrit en Italie quJ Ibsen ait publié tout de suite. On y voit un mélange singulier de colère contre le mensonge des promesses norvégiennes au Danemark, d’impressions

1 Svundne Tider , I, p. 339.

s Fœdrelandet , 15 mai 1865, en tête du journal. La poste mettait une douzaine de jours entre Rome et Copenhague.

« l'assassinat d'abraham Lincoln » 75

sur la Rome antique et de réflexions sur la chute des empires, à quoi s’ajoute une sorte d'optimisme révolutionnaire : Tout va mal, tant mieux I il faut que le mal grandisse jusqu'au grotesque pour que puisse enfin germer le bien. Ceci est chez Ibsen une idée nouvelle qui prendra par la suite une grande importance. Il conviendra de se rappeler qu'elle se relie à sa déception patriotique de 1864 et à ses réflexions, devant les ruines de Rome, sur les nations qui disparaissent.

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