DISCOURS SUR P. -A. MUNCH
de longues promenades, puis, lorsque venait la grande chaleur, il rentrait, et restait à sa table de travail presque sans interruption jusqu'à la tombée du jour. Le soir, il s'asseyait sur les marches de l'église et jouissait de la fraîcheur. Rarement il se dérangeait de cette régularité.
Toutefois, il conservait contact avec la colonie Scandinave, et se rendait parfois à Rome. Il y alla le 12 juin pour y prononcer un discours sur la tombe de P. A. Munch, l’historien mort dans la ville deux ans plus tôt : on devait inaugurer dans le cimetière protestant un monument élevé par souscription en son honneur. Il avait un peu connu P. A. Munch, qui apparaissait parfois, à la recherche d'un renseignement bibliographique, chez Botten Hansen, il avait lu sa grande Histoire du peuple norvégien , où il avait pris le sujet des j Prétendants à la Couronne , et il s'était vivement intéressé à la théorie soutenue par l'historien norvégien », d'après laquelle les Danois ne seraient pas venus dans le nord avec les autres Scandinaves, et n'auraient pas la même origine, ce qui avait amené de la part des savants danois des polémiques ardentes qui n'étaient pas toujours exemptes d'animosité personnelle. Le discours d'Ibsen touche hardiment cette question délicate. Pour le fond, elle regarde les savants, dit-il, mais c'est pour lui une occasion de reprocher aux Danois leur facilité à subir l'influence de l'Allemagne. Après le poème sur l'assassinat de Lincoln, c'est une nouvelle manifestation publique des idées qu'a développées en lui la guerre du Slesvig, et cette fois son scandinavisme devient anti-allemand (p. 176). Ceci n'était d'ailleurs pas nouveau. Il avait adressé déjà le même reproche aux Danois, notamment dans le poème « Cri de
1 En réalité la théorie avait été d’abord émise par R. Keyser en 1839 (Ont Nordmœndenes Herkomsî og Folke-Slccgtskab ), mais Munch lui avait donné un plus grand retentissement. Botten Hansen l’avait adoptée (V. Illustreret Nyhedsblad , 1857, p. 46), mais M. Birkeland n’en était pas partisan. Ibsen avait donc entendu le pour et le contre. Sa théorie n’empêchait d’ailleurs pas P. A. Munch d’être scandinaviste.
ŒUVRES D’iTALIE
mouettes », où il semble même adhérer à la théorie de P. A. Munch *. Mais en 1857 il voulait marquer seulement que le Danemark devait sauvegarder sa particularité nationale, tandis qu'en 1865, il est positivement hostile à l'Allemagne. A Rome, il s’était indigné contre les Danois qui allaient au temple protestant, où un pasteur prussien, pendant la guerre, avait prié pour le succès des armes allemandes. « Tu peux croire si je me suis mis en colère et si j’y ai mis bon ordre, » écrit -il à Magdalene Thoresen â. Et ce sentiment dura longtemps. Le naturaliste et romancier danois Vilhelm Bergsoë, dont il fit la connaissance en 1867, a dit qu’il « haïssait tout ce qui était allemand »1 * 3.
Tout le discours du 12 juin est remarquable encore par son accent d’autorité. La passion contenue s’y fait impérieuse, même lorsqu’il parle ensuite des tâtonnements nécessaires de la science, de l’importance qu’une petite nation peut acquérir au moins dans l’ordre intellectuel, et des devoirs de l’État envers les savants et les artistes. Il avait déjà donné pareil accent à maint article, mais cela eût étonné s’il l’avait pris à Kristiania dans un discours.
Ce discours montre qu’Ibsen, au cours des deux premiers mois d’Ariccia, était bien dans le même état d’esprit que pendant l’hiver, et l’on a vu qu’il travaillait avec acharnement. Et pourtant il y a eu, depuis son arrivée dans les premiers jours de mai jusqu’au milieu de juillet, un arrêt dans le progrès de son oeuvre. Ce fait est connu par une lettre qu’il écrivit à Bjômson le 12 septembre 4 :
Tout va très bien maintenant, et au fond il en a été de même tout le temps, si j'excepte les moments où je ne savais pas m'en tirer sous aucun rapport, pas seulement pour l'argent, mais parce que mon travail
1 V. t. V, p. 229 : « Ta race, au fjord, a’existe pas .»
a Lettre du 3 décembre 1865, Breve, I, p. 103.
3 Vilhelm Bergsoe, Henrïk Ibsen paa Ischia og Fra piazza del Popolo , p. 306.
4 Breve , I, p. 97.