TRAVAIL ARRÊTÉ
ne voulait pas avancer. Et puis, je suis allé un jour à Saint-Pierre, j'avais une course à faire à Rome ; et là, s'est révélée à moi soudain une forme vigoureuse et claire pour ce que j’avais à dire.
Maintenant, j'ai jeté par-dessus bord ce qui m'a torturé pendant un an sans parvenir à rien, et au milieu de juillet j'ai commencé quelque chose de nouveau, qui a marché comme jamais rien n'avait marché pour moi. C'est nouveau en ce sens que j'ai alors commencé à écrire, mais le sujet et le sentiment ont pesé sur moi comme un cauchemar depuis que les nombreux événements sinistres de chez nous m'ont amené à regarder en moi-même et à considérer notre vie là-bas, et à penser à des choses qui m'avaient échappé, ou du moins auxquelles je n'avais pas prêté sérieuse attention. C'est un poème dramatique, sujet contemporain, contenu grave, cinq actes en vers rimés (pas une Comédie de V Amour). Le quatrième acte sera bientôt terminé, et je sens que je peux écrire le cinquième en huit jours ; je travaille le matin et l'aprèsmidi, ce que je n’ai jamais pu faire. On jouit ici d'un calme béni, pas de relations, je ne lis rien d'autre que la Bible, c'est puissant et fort.
« ...Ce qui m'a torturé pendant un an. » Il exagère. Il oublie l’hiver, où son travail lui causait tant de joie. La période de tourment, pendant laquelle il n'avançait plus, s'est terminée, d'après lui-même, vers le milieu de juillet, et a probablement commencé lorsqu'il s’est remis à son poème après avoir écrit « L’Assassinat d’ Abraham Lincoln ». Un tel dérangement, suivi du départ pour Ariccia, était très favorable à des réflexions critiques sur ce qu'il avait déjà écrit et l’on a vu que c’est vers le même moment qu'il a dû achever ce que nous avons de son « Brand épique ». Cela réduit à deux mois et demi son temps de » torture », qui ne peut certainement pas avoir été beaucoup plus long. Que signifie cette brusque impuissance, alors que tout allait si bien? C'est le passage du «Brand épique » au Brand définitif, mais pourquoi un tel tourment de près de trois mois? Il faut déchiffrer l'énigme d’Ariccia.
Le manuscrit du « Brand épique » s'arrête au milieu d'un discours de Brand (Koll a changé de nom dès le chant « Les Chemins de l’Église »), et ce discours sera supprimé dans le drame. Il est prononcé dans le poème devant les paysans et
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pêcheurs qui souffrent de la disette, rassemblés pour la distribution des vivres, et il devait évidemment amener T adhésion à Brand des hommes qui lui demanderont de rester parmi eux comme pasteur. La même adhésion, dans le drame, est obtenue par l’exemple d’énergie et d’esprit de sacrifice que donne le jeune prêtre en risquant sa vie sur le fjord malgré la tempête pour sauver l’âme d'un mourant criminel. Jusqu’à ce discours, la fable du « Brand épique » est exactement celle qu’ Ibsen suivra dans son drame. Il s’arrête là, parce qu’il sent qu’un sermon n’est pas suffisant pour provoquer tout ce qu’il veut en tirer : l’enthousisame des paysans, la séparation d’Agnès et d’Ejnar, et le renoncement que constitue pour Brand l’acceptation de l’humble poste offert. Et qu’il ait, à ce moment, besoin de quelques jours pour mettre au point son plan légèrement modifié est tout naturel. La différence entre le sermon du « Brand épique » et l’acte héroïque du drame est en même temps la preuve presque certaine que le manuscrit est bien complet h
Mais Ibsen aurait pu continuer son poème en y remplaçant le discours par l’acte qu'il lui a substitué dans le drame. Il n’aurait eu ainsi à sacrifier que trois strophes au lieu de I 645 vers. Certes, l’idée que Brand ne peut pas triompher par la seule force de la parole, et que son caractère doit se manifester par des faits, est importante. Elle ne suffit pourtant pas pour expliquer qu' Ibsen soit resté près de trois mois en suspens, et qu’il ait, finalement, renoncé au « Brand épique » dont il avait été, pendant l’hiver, si satisfait. Le contraste entre la période de l’écriture du fragment de poème, à Rome, et la période stationnaire d’Ariccia, ne peut tenir à la suppression d’un discours et à l'invention d’un incident propre à le remplacer. Le travail ne serait pas, pour cela, devenu un
1 Du moins pour cette fin. On a vu (p. 68) que des feuillets manquent au moins dans l’un des manuscrits.
KOLL DEVIENT BRAND
tourment. Ce changement visible a pu être l'occasion des réflexions qui ont conduit Ibsen à transformer plus profondément son œuvre, il n'a pas été la véritable cause ni du passage à la forme dramatique, ni des trois mois de perplexité. Il faut que vers le printemps il ait éprouvé une gêne paralysante, soit parce qu’il s’est alors aperçu que son plan de l’automne précédent ne lui permettait pas d’exprimer fortement son idée, soit plutôt parce que sa conception même de Brand, à son insu, n’était plus celle du début. Car c’est cela qui explique les trois mois de si pénible désarroi. Ibsen ne savait pas à quoi tenait son embarras. Un obscur travail s’accomplissait en lui. La révélation de Saint-Pierre est l’instant décisif, l’heure de l’inspiration qui s’est fait longtemps attendre, l’éclosion soudaine d’un germe lentement mûri. C’est le moment où le vrai Brand est né.
On peut suivre l’évolution de la pensée d’Ibsen et son glissement d’un sujet à un autre. En Norvège, maussade et timide, il avait assisté en spectateur passif, dans un coin de la salle de l’Association des étudiants, aux séances en faveur du Danemark. Puis, l’intervention norvégienne décidément écartée, il part. Dybbôl et l’entrée triomphale du roi de Prusse à Berlin rayent de son esprit et de son programme l’œuvre antérieurement projetée. Il veut flétrir la veulerie dont il a été le témoin, et il dresse comme antithèse un personnage vaguement entrevu, mais son sujet est la réalité même qu’il veut fouailler. Au début, l’indignation causée par l’attitude norvégienne dans l’affaire du Slesvig devait tout naturellement s’exprimer par un poème, et il existait déjà un exemple de telles invectives en vers : c’était Le Crépuscule de la Norvège , de Welhaven, dont la critique porte précisément sur la hâblerie du peuple norvégien, sur sa veulerie, son matérialisme et son indifférence pour une vie plus haute, c’est-à-dire exactement sur les mêmes thèmes qu’Ibsen entend développer. Mais il n’exhalera pas sa colère sous forme directe, ce n’est pas sa manière, il T. vu. 6
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en charge Koll, juge sévère et méprisant, qui, d’ailleurs, lui ressemble fort, et il imagine une fable qui lui permettra de plaquer une à une ses invectives au moyen d’épisodes où Koll est simple spectateur, comme celui du paysan qui se coupe un doigt pour échapper à la conscription, et celui de la grande fête du 17 mai, où sont bafouées les rodomontades patriotiques. Mais Koll fût devenu insupportable, à la longue, avec ses perpétuels discours acerbes. Et le personnage, simple instrument d’abord, réclamait une vie plus personnelle. Or, Ibsen, en même temps, se transformait. Enhardi par sa colère et bien accueilli dans la colonie Scandinave de Rome, il perdait sa timidité. Par son œuvre où il s’érigeait en juge, il voulait exercer une action. C’est alors que Koll devient Brand. Il ressemble toujours à Ibsen, mais à un Ibsen assez nouveau. Brand est prêtre, éducateur du peuple, il a donc une mission. C’est, après Mme Inger, après Falk, après Haakon, encore un cas de vocation à étudier. Le problème est, cette fois, de savoir si les exigences qu’elle impose sont un devoir absolu, et il se présente au moment où Ibsen se consacre avec un esprit de sacrifice à sa vocation de poète, confondue de plus en plus dans son esprit avec une mission pour l’éveil des âmes. La guerre du Slesvig avait posé le problème de l’absolue soumission au devoir, mais sur un autre terrain. Elle est à l’origine de l’invention de Koll, et l’œuvre en gestation conservera la couleur qu’elle lui a donnée, mais finalement l’essentiel de cette œuvre n’est plus dans les digressions ni dans la critique de la conduite norvégienne ; c’est le caractère même du héros qui importe, comme illustration d’un problème moral. Le sujet primitif a presque disparu, car Ibsen se trouvait ramené à la question qui l’avait toujours le plus occupé, considérée sous l’aspect qui, depuis ses derniers mois de misère à Kristiania, le touchait le plus personnellement. C’est pourquoi le poème conçu à la fin de l’été 1864 ne tient plus.
Et pourtant, ce sujet primitif continue à hanter l’esprit