LE POÈME DEVIENT DRAME
d’Ibsen, cax sa grande colère n’est pas apaisée. C’est toujours sa semonce au peuple norvégien qu’il veut écrire. Il ne peut y renoncer. Il est ballotté entre l’idée que représentait Koll, et l’idée, moins nettement consciente, que représente Brand. Et c’est pourquoi, lorsqu’il s’aperçoit qu’il y a une difficulté, il reste si longtemps sans y trouver de solution.
C’est bien là, en effet, ce qui marque la différence entre le « Brand épique » et le drame : Brand a grandi, de l’un à l’autre, au point d’exiger toute la place. Il était, dans le poème, un peu indécis, incertain de sa vocation, il adressait à Dieu cette prière : « Apprends-moi à vouloir plus que je ne peux. » Dans le drame, il n’aura pas besoin de l’apprendre. Et à ce grandissement de Brand correspond une diminution d’Ejnar, devenu d’une légèreté plus banale au premier acte. Ibsen devait abandonner la forme du récit « à tiroirs », pour concentrer davantage et présenter son héros tout formé. Brand, symbole de l’absolu, devait se signaler par des actes surhumains, et les autres personnages devaient s’effacer devant lui et ne subsister que dans la mesure où ils pouvaient servir, par opposition, à hausser sa grande figure. C’était exactement l’inverse du projet primitif, où Koll était posé comme l’antithèse du peuple norvégien, personnage principal.
Mais Ibsen s’est obstiné longtemps à la forme narrative. Parmi les manuscrits retrouvés du « Brand épique », il en est un qui comprend l’introduction « Aux Complices », plus les deux premières strophes de « Au temps de l’adolescence ». Il est, sans aucun doute *, postérieur aux autres manuscrits. Les vers écrits antérieurement y sont entièrement remaniés, vers par vers, presque sans aucune modification de sens, uniquement pour obtenir un rythme plus libre. Il est naturellement impossible de donner une idée de modifications de ce genre par
1 M. Halvdan Koht l’a établi dans Efterladte Skrifter , III, pp. 401-402, et dans N or disk Tidsskrift 1908, p. 422.
ŒUVRES D’iTALIE
une traduction, aussi ne trouvera-t-on pas la traduction de ce manuscrit dans les : « Ébauches et variantes ». mais seulement un petit nombre d’expressions nouvelles (p. 400). Le résultat, d’ailleurs, est fort médiocre : A part quelques heureux changements de mots, surtout au commencement, Ibsen a gâté les vers primitifs. C'est évidemment un essai qu’il a fait après coup, peut-être avec l’espoir d’éviter la monotonie grâce au rythme moins strict. De tels tâtonnements le montrent bien aux abois, et ne pouvaient évidemment suffire pour sauver le poème.
On comprend la portée de la révélation de Saint-Pierre. Éloigné pour un jour de la table de travail où il s’acharnait à trouver une issue dans une impasse, le poète a eu enfin l’intuition de ce qu’il lui fallait. Le drame était la seule forme qui lui permettait d'élaguer tout ce qui gênait le plein développement de son héros. Forme et fond sont liés. Le poème convenait pour Koll. Ibsen ne pouvait dresser Brand dans toute sa vigueur qu’au moyen d’un drame. De Koll à Brand, la pensée d'Ibsen et sa conception de l’œuvre en gestation ont évolué avec une sorte de rigueur logique si impérieuse, que ce qu’il y a de surprenant dans la grande révélation de Saint- Pierre, c’est qu’elle ait été nécessaire, et qu’elle ait tant tardé. Henrik Jæger précise, d'ailleurs, quelle en a été la portée, au moins sous le rapport technique :
Ibsen avait d'abord commencé son poème comme un récit épique, et lorsqu’il adopta plus tard la forme dramatique, il n’eut égard aux exigences du drame que dans la mesure où elles se conciliaient avec son intention polémique. Il ne se soucia pas de la vraisemblance, ni de motiver rigoureusement l’action du drame; dans les sphères idéales où se mouvait son héros, tout cela perdait de son importance l...
Henrik Jæger ignorait l’existence du « Brand épique », avant les conversations qu’il eut avec Ibsen pour mettre sa biogra-
Henrib Jæger, op. cü.t p. 200.
l’écriture du drame
phie au point, c'est donc Ibsen lui-même qui parle dans cette citation de son biographe. On peut observer qu’il dit seulement combien le drame était avantageux pour son « intention polémique », et il ne semble pas se douter que rien soit venu s’ajouter à celle-ci. Or, en fait, ce resserrement de l’œuvre ne présentait aucun avantage pour l’intention polémique primitive, qui visait spécialement l’affaire du Slesvig. Au contraire, il supprimait la facilité que donnait la composition « à tiroirs ». Il était seulement utile pour l’idée élargie, devenue la proclamation d’un principe universel.
Et c’est évidemment Ibsen aussi qui a fourni à Jæger l’indication si précise des avantages qu’offrait la forme dramatique, à la condition de l’employer avec audace, en rejetant tout l’appareil des vaines préparations. Dans un récit, même de forme épique, toutes les circonstances secondaires exigent des justifications trop détaillées et acquièrent une existence propre. L’attention ne se concentre pas aussi fortement sur un personnage unique. Il fallait la simplification du drame, où même un être irréel, pur symbole, peut être vivant, et que Brand pouvait dominer absolument. Un dramaturge aussi expert que l’était Ibsen s’en serait tout de suite rendu compte, s’il avait eu claire conscience de la profonde transformation de son sujet. Dans le feu de son travail et de sa passion, il n’a pas perçu combien le changement était essentiel, et il est resté buté à son roman. Même la révélation de Saint-Pierre n’a pu lui faire abandonner entièrement son projet initial. Sa grande colère le tenait trop fort. C’est pourquoi, tout en adoptant le sujet nouveau, il n’a pas lâché le sujet primitif, et a maintenu jusque dans son drame telle tirade que l’on s’étonne d’y rencontrer, car, hors le ton, elle n’a vraiment aucun rapport avec la pièce. Au fond, dans l’intérêt même du drame, il eût été préférable qu’Ibsen, moins pressé, prît le temps, après la révélation de Saint-Pierre, de se recueillir et d’en arriver à un divorce plus complet entre Koll et Brand.
ŒUVRES D’iTALIE
Mais il était trop haletant de passion pour consacrer un moment de repos à la réflexion plus calme. La révélation avait été suffisante pour lever les difficultés où il s'était débattu, et il se remit incontinent à écrire. Car la construction du drame a été très rapide, ainsi que le choix des vers. Parmi les feuillets du manuscrit du « Brand épique » le plus ancien et le plus complet, se trouvait un bout de papier détaché, où quatre vers du poème (p. 213, 1. 13-17), étaient refaits sous forme dialoguée :
LE PREMIER
Vois-tu comme elle le fixe, tel l'espion chez l'ennemi.
LE SECOND
Sur l'ami ses yeux se portent, elle attend réponse ferme.
Ces vers n’ont pu figurer dans le drame à aucun moment, puisqu’ils devraient se placer dans une scène entre Brand, Ejnar et Agnès, qui ne comporte pas de témoins. Ils s’expliquent donc seulement comme un essai qu’a fait Ibsen pour voir si la transposition des pentamètres ïambiques du poème se laisserait faire aisément, et si le rythme des trochaïques tétramètres convenait au drame. On peut supposer qu’il les a écrits le lendemain de sa visite à Saint-Pierre, et ils montrent qu’il avait l'intention d’utiliser avec le moins de changements possibles tout ce qu’il avait déjà composé de son poème, — ce qu’il a fait sans rien perdre, avec une curieuse économie.
Et voilà enfin le drame en train. La lettre à Bjôrnson dit quel merveilleux coup de fouet a été pour Ibsen la révélation de Saint-Pierre. De la mi- juillet au 12 septembre, — en moins de sept semaines, — il a pu construire le plan de sa pièce et en avancer l’écriture au moins jusqu’au milieu du quatrième acte, ce qui fait trois mille vers. Comme d’habitude, il se trompe en annonçant qu’il peut achever le cinquième en huit jours. Cet acte prendra des proportions que sans doute il