NOUVEL ÉDITEUR
n’avait pas prévues, et compte à lui seul 1 779 vers. Mais, après avoir tout corrigé, recorrigé, et recopié une dernière fois, il pourra envoyer la fin du manuscrit définitif à son éditeur le 16 novembre. Quatre mois depuis la première ligne du brouillon jusqu’à l’impression lui suffisent pour cet énorme drame de 5395 vers, alors qu’il lui avait fallu d’abord quatorze mois pour le concevoir et trouver la forme qu’il devait lui donner. Il devait être alors dans un état d’exaltation extraordinaire. Son esprit trop tendu le mettait dans un état nerveux singulier.
U continuait tout le temps à composer des vers, même en dormant ou à demi éveillé. U les trouvait superbes sur le moment, alors qu’ils étaient simplement absurdes. Une ou deux fois, il fut si frappé de leur mérite qu’il se leva en chemise de nuit pour les noter. Mais ils furent complètement inutilisables K
Il a encore raconté plus tard :
Les personnages de Br and m’obsédaient jour et nuit, me tiraient de mon sommeil, m’entouraient comme des êtres réels, et, pour moi, ils existaient réellement. Je les sentais autour de moi. C’étaient des pensées devenues existantes
Un état aussi anormal, surtout par sa prolongation pendant quatre mois, ne l’incommodait d’ailleurs aucunement, et il a écrit à Bjornson quelques mois après :
Cet été, lorsque j’écrivais ma pièce, j’étais, au milieu de la misère et des ennuis, indiciblement heureux, je sentais en moi un enthousiasme de croisé, et je ne sais rien que mon courage n’aurait osé affronter 1 2 3.
Tel est le contraste, pendant son séjour dans les monts Albains, entre les premiers mois de désarroi et la période triomphale où il écrit son drame. U est possédé par son œuvre au point de ne plus sentir « la misère et les ennuis » que comme une gêne agaçante, mais, après tout, secondaire. Pourtant,
1 William Archer, Ibsen as Iknew him , dans The monthly Review, 1805, P« 18.
2 Comte Prozor, Le Peer Gy ni d'Ibsen , p. 11
3 Lettre du 4 mars i86ô, Breve , I, p. 109.
ŒUVRES D’iTALIE
le temps passait, et sa situation s’aggravait. La bourse de voyage était épuisée. Bjôrnson lui avait bien envoyé 119 spd. (environ 670 fr. d’alors), résultat d’une collecte qu’il avait faite à Kristiania l, c’était à peu près la dépense de trois mois, mais la demande de subvention à l’Académie des sciences de Trondhjem avait provisoirement échoué â, une autre au Comité d'un fonds danois, également recherchée par Bjôrnson, toujours généreusement dévoué, ne donnait rien 3, et Ibsen en était réduit aux expédients. Il écrivit à Johan Sverdrup, qu’il connaissait par la « Société norvégienne », et qui l’avait autorisé à l’informer de ses difficultés pécuniaires au cours de son voyage *. Il emprunta de l’argent au moins une fois au consul Bravo. Et il en devait encore à l’avocat Nandrup, ou aux personnes que celui-ci représentait à Kristiania.
Pourtant, dans l’ordre économique, un événement favorable survint, grâce encore à l’entremise de Bjôrnson, qui, dès 1860, était entré en relation avec Frederik V. Hegel, directeur de la grande maison d’édition de Copenhague, Gyldendal, et était devenu l’un de ses auteurs attitrés. Il proposa de lui-même à Ibsen de le recommander à Hegel 5, puis, n’ayant pas obtenu de réponse sur ce point, il insista trois mois après 6. La lettre par laquelle Ibsen accepta est perdue, mais Bjôrnson écrivit à Hegel. Ibsen était alors si totalement inconnu en Danemark que même un homme comme Hegel n’avait rien lu de lui. Seulement, la Norvège ne comptait alors aucun éditeur important, et Hegel désirait s’annexer la littérature norvégienne. Il avait
1 En tout, Bjôrnson dit qu’Ibsen a reçu par son intermédiaire 700 spd. (près de 4 000 fr. d’alors). (Lettre du 8 octobre 1865, Gro-tid, I, p. 175). Mais une grosse part de cette somme avait été mangée, naturellement, par le rembourse* ment des dettes antérieures les plus criardes.
9 Lettre de Bjôrnson, du 25 juillet 1865, Gro-tid , II, p. 166, et d’Ibsen, du 12 septembre 1865, Breve, I, p. 99.
3 Gro-tid, II, p. 168.
* Lettre du 12 septembre, ibid., p. 99.
5 Lettre du 19 janvier 1865, Gro-tid , II, p. 151.
0 Lettre d’avril 1865, ibid., p. 156.
LE BONHEUR ü’iBSEN
d'ailleurs confiance en Bjornson, et le 25 juillet, celui-ci put écrire à son ami : « Hegel attend le manuscrit K » Ce fut sans doute une joie pour Ibsen, qui était animé d’une vive sympathie pour le Danemark, et devait être enchanté par le double espoir d’atteindre un public nouveau et d’obtenir une rémunération meilleure. S’il n’avait pas répondu à la première proposition de Bjornson, c’était probablement parce qu’il pensait qu’elle ne pouvait pas aboutir. Mais, pressé par l’urgence de ses besoins d’argent, il profita aussitôt de la bonne volonté de l’éditeur pour lui demander une avance par l’intermédiaire de Bjornson, qu’il remercie dans la lettre du 12 septembre pour les 100 spd. reçus de Hegel (environ 560 fr. d’alors). Vers la fin d’octobre, il envoie le premier tiers du manuscrit de Brand , que Hegel envoie immédiatement à l’impression. Hegel en informe Ibsen, et alors seulement lui indique ses conditions : tirage de 1 250 exemplaires et 30 riksdales danoises (84 fr. d’alors) par feuille de 16 pages 1 2. Ibsen ayant reçu cette lettre le 14 novembre, envoya le surlendemain les dernières pages de son manuscrit, accompagnées d’une lettre où il acceptait les conditions 3.
L’entrée d’Ibsen chez Gyldendal a été un événement important de sa vie, et bien qu’il ne pût, en 1865, en prévoir toute l’importance, il ne l’estimait certainement pas négligeable.
Mais, favorables ou non, les circonstances matérielles ne sont pas ce qui compte pour Ibsen. Elis comptent si peu qu’il a presque renoncé à la « subvention de poète » que pourrait lui voter le Storting, qui doit se réunir en 1866. Le moment est venu d’y songer, et Bjornson y a pensé pour lui. A cette suggestion, il répond, toujours dans la lettre du 12 septembre :
Tu dis que le Storting doit m’accorder une subvention. Penses-tu qu'il le fasse? Je crois, quant à moi, que mon nouvel ouvrage n'est pas
1 Lettre du 25 juillet 1865, Gro-iid, II, p. 166.
2 L. C. Nieîsen, Frederik V. Hegel, II, p. 573*
3 V. la lettre du 25 novembre, Brève, I, p. 100.
ŒUVRES D'ITALIE
de nature à disposer nos députés plus favorablement à mon égard... Toutefois, Y essaierai.
Et c'est encore Bjornson qui se préoccupe d’assurer la vie d’Ibsen à son retour en Norvège : il envisage un poste à la bibliothèque de l’Université et déjà fait des démarches, « que tu veuilles avoir la place ou non 1 ». Ibsen, d’ailleurs, trouva que c’était une bonne idée 2.
Et pourtant, c’est dans la même lettre où Ibsen se montre si pessimiste pour tout ce qui le concerne personnellement, qu’il se déclare « indiciblement heureux ». Son bonheur consistait en son œuvre, avec laquelle lui-même se confondait. Il en était fier, et il était fier de lui-même, parce qu’elle répondait bien à la conception qu’il avait, à ce moment, du rôle d’un poète. Car le poète « veut et doit aller où l’énigme du temps indique la voie », comme il l’a dit dans l’introduction à son « Brand épique ». Le poète n’est plus un « intreprète » de la pensée populaire, comme il le disait autrefois, mais un prophète et un guide. Il a parfois incliné, — dans « Au musée », par exemple, — vers des idées opposées. Maintenant il pousse à l’extrême la notion d’une littérature qui doit être action. Et il écrit à Bjornson, toujours dans la même lettre où il montre vraiment une cordialité confiante bien rare :
Si j’avais actuellement à spécifier en quoi consiste le bénéfice essentiel de mon voyage, je dirais qu'il consiste en ce que j’ai rejeté hors de moi l’esthétique, en tant qu 'élément isolé, qui prétend avoir à lui seul une valeur, — tel qu'il me dominait précédemment. L'esthétique, en ce sens-là, me paraît aujourd’hui une aussi grande malédiction pour la poésie, que Test la théologie pour la religion.,. N’est-ce pas un merveilleux bonheur, ce don de savoir écrire? Mais il comporte une grande responsabilité, et j’ai maintenant assez de gravité pour m’en rendre compte, et pour être sévère envers moi-même.
1 Lettre à Ibsen du 25 juillet 1865, Gro-tid, II, p. 167.
2 Lettre à Bjornson du 12 septembre 1865, Breve, I, p. 99.
l’exaltation d'ibsen
Et il remercie son ami, qui a contribué à le détourner de l'esthétisme pur. On voit qu'Ibsen n'est pas seulement reconnaissant envers Bjôrnson, il continue de l'admirer comme il l'a fait depuis qu'ils se sont retrouvés à Bergen en 1863. Car Bjôrnson, lui, est homme d'action. Ibsen veut l'être, au moins par son œuvre, puisqu'il ne lui est pas donné de l'être sous d'autres formes. Son mot d'ordre constant, à cette époque, est : « Je me mettrai en colère, et les autres agiront >. » Brandy conformément à son esthétique pragmatique du moment, est donc à ses yeux un acte, l'acte qui convient à sa nature, l'acte qui, pour lui, est un devoir, et met en jeu sa grande responsabilité.
C’est un devoir exigeant et auquel il se consacre avec une farouche énergie, malgré les sacrifices qu'il impose. Ibsen renonce, en écrivant Brandy à la production rapide qui était dans son programme à son départ de Kristiania. Il renonce même à la recherche d'un succès littéraire et à l'espoir de la pension de poète qui pourrait en être la conséquence, puisqu'il croit que son Brand est plutôt de nature à indisposer les gens contre lui. Son travail est surtout un acte d'abnégation, au début, un peu analogue à la décision de Brand, lorsqu'il renonce à ses hautes ambitions pour rester dans son humble commune. Ibsen devient, comme lui, victime de sa vocation. Qui sait, en songeant à son avenir qu'un tel drame lui paraissait rendre plus incertain que jamais, s'il n'a pas pensé à sa femme et à son fils, qui subiraient les conséquences de son dévouement à une œuvre aussi désintéressée? Il avait des devoirs envers eux aussi. Mais la vocation ne souffre pas que l'on compose avec elle. Et par là encore, il se rapprochait de Brand, s'identifiait presque avec lui. « Brand, c'est moi, dans mes meilleurs moments », écrira-t-il plus tard 2, et son « indicible bonheur » était fait, pour une part, de la joie du martyr.
1 L. Dietrichson, op. cit.y I, p. 365.
2 Lettre du 28 octobre 1870, Breve, I, p. 214.
ŒUVRES D'ITALIE
On doit donc se représenter Ibsen plein d'une admiration croissante pour le personnage qu'il a créé, le prenant pour modèle, et s'exaltant par l'orgueil de lui ressembler. Dans le bouillonnement de sa pensée, il confond quelque peu sa propre mission de poète guide du peuple, et sa grande colère, et la vocation de Brand. C'est sans doute ce tumulte cérébral de colère et d'orgueil, et la confusion de sa personne et de son personnage, qui l'ont empêché si longtemps de trouver la forme claire qu'il lui fallait, et ont rendu nécessaire une « révélation ». Elle a été incomplète parce qu'il ne pouvait nettement séparer les intentions polémiques du poème du problème humain éternel posé dans le drame. Le lien entre la circonstance et l'idée était trop fort. La révélation, pourtant, après une période de désarroi, a été suffisante pour que, rentré dans sa solitude d'Ariccia, n'ayant plus qu’à écrire, il ait pu s'exalter de nouveau. Son enthousiasme s'est accru alors du fait qu’une fois le plan bien établi, l'œuvre coulait de sa plume avec une invraisemblable facilité, et l'on comprend qu' Ibsen, l'esprit toujours tendu, mais tout heureux d'avoir trouvé la forme qui convenait à son idée, et tout fier de son identité avec Brand, ait eu en écrivant le sentiment qu'il partait pour la croisade.