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CHAPITRE VI L'ŒUVRE

Le poème narratif était, à l’origine, lorsque Ibsen se mit à récrire au commencement de septembre 1864, une œuvre polémique, et sa critique du peuple norvégien était en complet accord avec la critique de Welhaven dans Le Crépuscule de la Norvège de 1834. Les deux poèmes sont toutefois profondément différents en ceci, que Welhaven visait surtout la société cultivée, tandis quTbsen s’en prenait au peuple, et par suite vitupérait les défauts de caractère plutôt que ceux de l’intelligence. La question morale devait naturellement dominer dans l’œuvre d’Ibsen, puisque le point de départ en était la défaillance de la Norvège dans l’affaire du Slesvig. Grande était aussi la différence de forme, puisqu’une fable devait remplacer le blâme direct, ce qui, de plus, dans un poème trop long, rendait impossible l’usage des sonnets. Cette forme épique était au point de départ de l’œuvre, Ibsen ayant tout d’abord songé à opposer à la veulerie norvégienne, comme contraste, un personnage froid et méprisant, qui se précisa en Koll, pour devenir plus tard Brand. La satire de Welhaven ne paraît donc être pour rien dans la création de l’épopée, que la suggestion des événements politiques suffit à expliquer. Ibsen, qui connaissait à fond son Welhaven, s’est sûrement rendu compte de son accord avec son aîné dans le jugement sur

les Norvégiens, mais^on ne voit guère, dans son poème, qu’il ait songé aux sonnets de son aîné.

Il existait un poème danois qui était aussi une satire du caractère national : Adam Homo , de Paludan Muller. Ibsen le connaissait fort bien. Il avait publié dès 1851 un article 1 pour défendre Paludan Müller précisément contre une critique de Welhaven, et n'y avait pas nommé Adam Homo , que le propos de Welhaven ne visait pas, mais y avait montré une connaissance approfondie du poète danois. Cette œuvre est un énorme roman en <c octaves », strophe que Paludan Müller avait prise chez Byron, et Ibsen a composé son « poème épique » en strophes de huit pentamètres ïambiques à rimes librement disposées, c'est-à-dire un peu analogues. Peut-être a-t-il adopté cette strophe à l’exemple de Paludan Müller. Mais on doit observer que, pour un long poème, le pentamètre ïambique s'imposait, et il n'avait guère de choix qu'entre la strophe de huit vers et pas de strophe du tout, et qu'enfin la strophe de huit vers à rimes généralement alternées, où les deux derniers vers sont toujours sur deux rimes différentes, diffère sensiblement de l'octave et ne produit pas le même effet. Comme Paludan Müller, il a fait précéder son grand poème d'une sorte d'introduction, à la fin de laquelle, après avoir annoncé qu’il abandonne « les anciens temps », il prévient le lecteur que son poème renferme « un poème caché ». Paludan Müller après avoir dit que son héros, pur Danois, se mouvra librement « dans la vie quotidienne », avait terminé sa préface par ces vers :

Le tableau de sa vie reflétera enfin une pensée qui surgira de ce poème.

A la fin de son poème préliminaire, Ibsen prévient aussi que son œuvre contient « un poème caché ». On a cru voir là quelque imitation, ou une réminiscence. C'est possible, mais

1 V. t. Il, p. 250.

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