‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 35 sur 135 · ADAM HOMO · texte numérisé non relu

ADAM HOMO

cela ne m’apparaît pas avec évidence. Paludan Muller abordait un grand poème ironique sur les travers de son peuple, une sorte de Don Quichotte à l’usage des Danois. Le sujet clair, trop immédiatement compréhensible, risquait fort de masquer la pensée plus universelle que l’auteur voulait exprimer. D’où l’avertissement au lecteur. Ibsen se trouvait exactement dans le même cas. Son poème devait flageller le peuple norvégien, mais il voulait y introduire une idée plus générale, et il craignait que la violence même de ses sarcasmes en détournât l’attention. Cette similitude dans la conception des deux oeuvres a entraîné les avis pareils qui terminent les deux introductions. Et l’on ne prétendra pas que ce soit l’exemple de Paludan Müller qui ait suggéré à Ibsen d’introduire dans l’histoire de Koll un surplus d’idée générale.

Les deux poèmes narratifs, d’ailleurs, malgré l’analogie du sujet et des intentions des auteurs, partent de conceptions poétiques opposées, Adam Homo étant lui-même le héros ridicule, tandis que Koll ou Brand est posé en antagonisme avec la réalité réprouvée. Aussi n’est-il pas surprenant que l’on ait trouvé peu de rapports entre les deux poèmes. Il en sera autrement avec le drame, où des ressemblances apparaîtront avec Adam Homo , et plus encore avec d’autres œuvres de Paludan Müller.

L'avis donné par Ibsen dans son chant initial « Aux Complices » est intéressant en ce qu’il montre que, dès septembre 1864, dans le plan du poème polémique primitif, une idée générale avait place. C’est évidemment déjà le problème de la vocation et du devoir absolu qu’elle impose, en sorte que le double aspect de l’œuvre existait à l’origine comme dans la rédaction définitive. Seulement l’idée, d’abord simple surplus, est finalement devenue l’essentiel.

Après « Aux Complices », Ibsen commença l’histoire de Koll, d’Axel et de Dagmar, — ainsi s’appelaient d’abord Brand,

ŒUVRES D’iTALIE

Ejnar et Agnès, — par le chant « Sur la haute montagne 1 ». Puis il s’aperçut qu'il fallait, pour un récit, présenter à part un aperçu de la vie antérieure des principaux personnages, et, son chant achevé, il écrivit « Au temps de l’adolescence », chant inachevé, ou dont la fin est perdue. Il décrivit alors une fête quelconque à Kristiania, simple prétexte pour une conversation tête à tête entre Brand et Ejnar, gamins de douze ou treize ans, qui assistent au départ d'une frégate du haut d’Ekeberg, colline qui domine la ville et le port à l’est. Des gamins de cet âge, — du moins Ejnar, garçon turbulent, — se seraient sans doute mêlés à la foule plutôt que de s’isoler ainsi, mais c’était commode pour faire raconter aux deux gamins leurs impressions d’enfance, et Ibsen, qui habitait, avant de quitter la Norvège, un pauvre logement au pied d’Ekeberg où il faisait souvent de longues promenades 2, pensa qu’une description de Kristiania vue de là serait un bon début. Dans la première partie de ce chant, il a visiblement pris, pour Brand enfant, un modèle, — qui est lui-même, tandis qu’Ejnar est fait de chic, et uniquement comme repoussoir3. Un détail amusant est que nous apprenons par cette conversation qu’Agnès est la cousine d’Ejnar. Cette parenté ne sera indiquée nulle part dans le drame.

D'autres changements pourront être observés, mais le « Brand épique » est inachevé, en sorte que l’on ne peut savoir quelle devait en être, finalement, la portée. Je croirais volontiers qu Ibsen, pressé d’écrire, n’avait pas établi un plan très rigoureux ; mais il savait tout de même où il allait. Quel a été ce plan, qui a existé dans la tête d’Ibsen, et dont il ne reste rien après le sermon inachevé devant les habitants

1 Établi sans doute possible par l’étude des manuscrits (Halvdan Koht, Nordisk Tidsskrift, 1908, 422-432, et Efterladte Skrifter , III, p. 401.

2 M’a été dit par Mme Ibsen.

3 On a dit que la maison des parents d’Ejnar serait la maison de la famille d’Ole Schulerud, à Grimstad ; mais ce n’était qu’une supposition qui ne reposait sur aucune réalité, m’a dit Sigurd Host, parent des Schulerud.

affamés de sa commune? c'est là ce qui constitue le problème du « Brand épique ». Problème insoluble, auquel on ne peut apporter que des solutions plus ou moins probables. Leur recherche s'appuie avant tout sur l'analyse des changements survenus dans la partie du poème dont on a le manuscrit, et augmente ainsi l'intérêt de leur étude.

Les modifications porteront peu sur les faits, ou seulement sur des faits assez secondaires. Si l'on néglige des détails aussi indifférents que la suppression du guide et du cheval qui accompagnent Ejnar et Agnès pour leur traversée du fjeld, je ne vois que deux faits modifiés. Agnès, dans le poème, est malade. C'est pourquoi on l'a envoyée respirer l'air de la montagne chez un docteur ami de sa famille h Dans le drame, sa mort ne sera pas préparée par un état physiologique inquiétant. La mère de Brand, dans le poème, insulte son mari mort à la façon de la paysanne de Lom, dont Ibsen s'était fait raconter l'histoire (V. p. 16). Transformation dans le drame, où la mère de Brand fouille dans le lit où gît le cadavre de son mari pour voir ce qu'il a laissé d'économies. L'explication de cet acte est qu'elle s'est mariée avec un prétendant qui semblait devoir parvenir à l'aisance, alors qu'elle aimait un autre homme, et cet autre homme devient ensuite le père de Gerd, ce qui établit, dans le drame, un lien quasi familial entre la bohémienne et Brand. Cette explication, et la naissance de Gerd, suite du désespoir de l'amoureux évincé, est compatible avec l'outrage au mort du poème, mais il semble qu'Ibsen n avait pas encore l’intention de rattacher ainsi Gerd à l'histoire amoureuse de la mère de Brand.

Quoi qu'il en soit sur ce point, ce ne sont pas là des modi-

1 Dans le drame aussi, le docteur tutoie Agnès et la traite en vieil ami. Seulement, cela est ainsi, sans explication. Rien n’indique même que ce soit chez lui qu’ Ejnar a rencontré Agnès. Ibsen a ainsi parfois dans ses pièces des détails qu’il n’explique pas, car il n’a vraiment pas la place de dire tout ce qu’il sait sur ses personnages.

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