LA FABLE A PEU VARIÉ
thèse que Gerd aurait bien fait partie, dans la fable d'abord conçue, de la bande des bohémiens, que cette affaire des bohémiens traqués serait un reste d'un épisode du poème auquel Ibsen aurait renoncé, et que la bohémienne qui réclame de quoi couvrir son enfant pouvait bien avoir été, primitivement, Gerd elle-même *. Hypothèse ingénieuse, et que maint détail semble confirmer. Mais cela aurait allégé le scénario sans le transformer profondément.
Il paraît très probable que, à part les simplifications, qui sont seules certaines, mais dont on ne peut connaître l'importance, la fable du ce Brand épique » est restée celle du drame. Ce n'est donc pas dans la modification du plan qu'il faut chercher ce qu'a voulu Ibsen en passant du poème narratif au poème dialogué. Une fois déjà, il lui était arrivé, ayant un plan tout construit, d'amender sensiblement l’idée que l'œuvre devait exprimer. C'était en 1863, lorsque, au retour des fêtes de Bergen, il avait écrit Les Prétendants à la Couronne. Il s'était alors servi du plan établi, et s'était mis à écrire sans désemparer. Car Ibsen était habile à faire dévier un thème donné pour l'adapter à l'interprétation qu'il voulait. C'est pourquoi la solution du problème du « Brand épique » est à chercher dans la variation des caractères beaucoup plus que dans le changement des faits-.
1 Dr Just Bing, Henrik Ibsens Brand , en kritisk studie, pp. 37-45.
8 Parmi les modifications apportées à l'œuvre au cours du travail, j ai négligé le changement des noms de Dagmar et Axel en Agnès et Ejnar. Hans Brix {Del ny Aarhundrede , 1908, p. 399) remarque justement que Dagmar sonne danois, tandis que Axel, en littérature, a une couleur norvégienne. Et comme Axel va faillir au devoir du sacrifice dans la scène de la tempête sur le fjord, le professeur danois pense qu'Ibsen a symbolisé en lui la défaillance norvégienne en 1864, et que le rôle d’Ejnar devait être, à l'origine, plus important qu'il l'a été finalement, plus important même que celui de Brand. Or, il n'est guère douteux que les deux noms primitifs ont été d'abord choisis pour leur signification symboliques. Mais ils ont été abandonnés très vite, et n’existent que dans le brouillon de « Sur le haut fjeld ». Ils étaient changés depuis longtemps lorsque a été imaginée la tempête sur le fjord et lorsque a été adoptée la forme dramatique. De plus, il est clair que Brand ou KoÜ a toujours été le personnage
ŒUVRES D'iTALIE
Cette variation est sensible en ce qui concerne Ejnar. Déjà, dans le poème, il est un personnage de moins de poids que Brand, mais cela est moins marqué que dans le premier acte. Même, dans « Au temps de l'adolescence », la part est presque égale entre eux, et à leur rencontre sur la montagne, Ejnar tient tête à son camarade, surtout dans la discussion où il soutient nettement la théorie de l’art pour l'art, si bien que Brand passe à un autre sujet. Cette partie de leur conversation n’existera pas dans le drame, peut-être parce que, dans l'intervalle, Ibsen a « rejeté hors de lui l'esthétique, entant qu’élément isolé, qui prétend avoir à lui seul une valeur ». Ejnar apparaît ainsi comme un homme qui a vraiment une personnalité, tandis qu’au premier acte il ne représentera plus qu’une légèreté aimable.
Et c’est Brand, bien entendu, qu'il convient surtout d'observer. Les premiers vers qu'il prononce dans le poème (p. 2Ô9) montrent chez lui une tendance « piétiste » et ascétique assez accentuée, en même temps que sa foi semble un peu hésitante : « Apprends-moi à souffrir et à prier 1 » Il n’est encore qu'un Brand en formation. Et lorsque Ejnar lui demande s’il a vraiment reçu l'appel divin, il répond en baissant la voix qu’il ne sent la vocation que par moments. C'est seulement ensuite qu’il s’anime, pour condamner la veulerie du peuple norvégien. Ibsen avait peut-être l’intention de l’affermir progressivement dans sa foi ; mais en ce début du poème, il est bien différent du Brand du premier acte, qui n’a pas besoin d’apprendre à souffrir, car il est tout formé, sûr de lui, et ne douté pas de sa vocation. Il n’est pas du tout piétiste, mais l'apôtre du ferme vouloir. Et devant lui, Ejnar ne fait plus l’effet que d’un insignifiant comparse.
C'est ce grandissement de Brand qui constitue la différence
principal, représentant la Norvège, au début, par contraste. Seulement, il était d’abord une abstraction, et il a grandi par le fait qu’il a, peu à peu, acquis une personnalité.