BRAND TOUJOURS EN SCÈNE
sation, qui subsiste çà et là, surtout dans ses monologues, apparaît comme une suite de hors-d'œuvre qui gênent la marche du drame. Mais Ibsen a ainsi créé un personnage dont un professeur norvégien a pu dire :
Brand est la figure la plus vivante de notre littérature ; si Ton veut mesurer la vie d'une création de poète d'après l'intensité avec laquelle elle vit dans l'âme de la nation, aucun être de la littérature norvégienne ne peut lui être comparé *.
Mais les hors-d'œuvre sont là. Ils prouvent qu’Ibsen n’a pas abandonné son « intention polémique » de 1864. On a même vu par les propos qu’il a tenus à Henrik Jæger, que la forme dramatique devait la mieux servir. Il ne s'est pas rendu compte qu’il avait glissé d’un sujet à un autre, parce qu’il avait insufflé à Brand sa grande colère, et cela lui donnait l’illusion que le premier subsistait tout entier. Il croyait que le dévouement à la vocation poussé jusqu’au sacrifice n’était qu’un surplus, d’ailleurs connexe, qui ne pourrait nuire à ce qui, d’abord, avait été son unique objet. Une telle confusion, de la part d’un esprit aussi lucide, est étrange. Elle s’explique par l’état d’exaltation continue où sa colère l’a mis. Il n’a pas eu le loisir de s’en reposer, de se recueillir, d’éprouver de nouveau ses émotions de 1864 par le souvenir, avec le recul et le calme qu’il aurait fallu. Brand est une œuvre écrite trop à chaud. De là viennent ses défauts, aussi bien les quelques taches de style relevées par Brandès que les hors-d’œuvre comme le grand monologue de Brand après qu’il a été lapidé. Mais de là aussi vient l’extraordinaire intensité du drame2.
Car c’est cela le fait saillant. Brand est une explosion de colère longtemps couvée. Si jamais œuvre est née du besoin
1 Gerhard Gran, Henrik Ibsen , Liv og Vcerker, I, p. 174.
2 J’ai publié, dans la collection « Les chefs-d’œuvre de la littérature expliqués » Brand dy Ibsen, étude et analyse . Cet ouvrage est écrit selon un plan tout différent de celui que je suis ici, où mon but n’est pas tant d’expliquer, que de fournir tous les renseignements utiles à la compréhension de l’œuvre. L’ analyse littéraire y est, naturellement, beaucoup plus développée.
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ŒUVRES D’ITALIE
de s'exprimer ressenti par son auteur, ce fut le cas pour celle-là. Aussi est-elle « indépendante à un rare degré de tout modèle littéraire 1 ». Elle n'est pas le résultat de souvenirs littéraires ni de réflexions philosophiques d'origine livresque et mûrement pesées. Elle est toute spontanée. Même la forme est l'effet naturel de sa genèse et correspond aux tendances d'Ibsen à la fois parce qu'elle est devenue scénique, plus même qu'il ne l'avait prévu, parce que le réalisme psychologique s'y affirme dans un sujet qui pouvait en écarter, et parce qu'il ne recule pas, à la fin, devant l'intervention du fantastique, dont il s'était servi déjà, il est vrai, mais plus discrètement, dans Catilina et Les Prétendants à la Couronne .
Cela n'exclut pas, bien entendu, la possibilité d’influences. Il en est une qui serait patente, même s'il ne l'avait pas indiquée lui-même dans la lettre à Bjômson du 12 septembre : c'est la Bible. Influence à la fois ancienne, puisqu’il lisait beaucoup la Bible à Skien, en son enfance, et toute fraîche, puisqu'il ne lisait rien d'autre à Ariccia.
Il a des allusions directes à des épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament, surtout de l’Ancien, où il a pris maint endroit où se manifeste un Jéhovah terrible. Dans le Nouveau, il ne s'est guère servi que des récits de la Passion, et il a entièrement négligé, bien entendu, le Christ aimable à la façon de La Vie de Jésus de Renan, qui venait de paraître. On trouve aussi quelques réminiscences verbales évidentes ou probables, mais assez rares et très librement utilisées, qui seront indiquées dans les notes à la fin du volume. Mais c'est surtout dans la couleur et le ton général de l’œuvre que se marque l'influence d’une lecture assidue de la Bible. Par là est substituée au rigorisme fade et sec du piétisme une sévérité plus âpre.
D’autres influences ont certainement aussi existé, provenant des auteurs qu'il avait toujours préférés, par suite de
* Sigurd Host, îbscns digtning og Ibsen self, p. 129.