LA BIBLE
quelque accord essentiel avec eux, et qui ont contribué tantôt à corroborer, tantôt à modifier les idées où il inclinait. J'ai déjà mentionné Welhaven, dont Le Crépuscule de la Norvège présente, dans la critique du caractère norvégien, une analogie évidente avec le « Brand épique ». Lorsque ce poème est devenu un drame sur l'esprit de sacrifice qu'impose la vocation et une glorification de l'inflexible volonté, Ibsen a dû penser à Une âme après la mort , de J. L. Heiberg, et à plusieurs poèmes de Paludan Müller. Ces trois poètes se lamentent sur le matérialisme, l'indifférence pour la vie intellectuelle supérieure, le manque d'individualité ou l’égoïsme répandus dans leur peuple. Tous les trois, romantiques, s'en plaignent en marquant l'opposition entre l’idée et la réalité. Or, si l'on néglige Oehlenschlæger qu’Ibsen a de bonne heure estimé désuet \ ce sont les trois écrivains Scandinaves qu'il a certainement le plus étudiés et admirés. Devenu antiromantique, surtout à partir de la fin de 1858, il l'était tout de même resté précisément en ceci, que l'opposition entre l'idée et la réalité lui apparaissait à leur manière. Il les connaissait à fond, parce que son esprit était apparenté au leur. Mais sa conception de Brand n'a été aucunement inspirée par eux, sinon en vertu de l'action lointaine et impondérable qu’ils ont exercée sur la formation de ses idées. Ce n’était d'ailleurs pas la première œuvre où il marquait cette opposition entre l’idée et la réalité. Car c’est sans doute parce qu'il l’avait déjà soulignée dans La Comédie de V Amour qu'il a dit que cette pièce était « un avant-coureur de Brand à ». Et il l’avait déjà nettement indiquée sous une forme comique dans Le Soir de la Saint- Jean *.
On a souvent nommé un quatrième écrivain qui se rapproche aussi des trois précédents par la même critique du manque de personnalité. Sôren Kierkegaard a même montré dans cette
1 V. son article, t. V, p. 518.
2 Breve, I, p. 136.
3 T. III, V, la notice.
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ŒUVRES D’iTALIE
critique une telle âpreté que Br and est souvent plus proche de lui que des trois autres. Et c'est à lui que la plupart des Scandinaves pensent généralement d’abord, lorsqu'il est question des origines littéraires du drame. Ibsen présentait avec lui, dans l’ordre intellectuel, des particularités communes évidentes, en même temps que des contrastes, et il a eu entre les mains au moins deux de ses ouvrages. Mais il a lui-même affirmé qu’il en avait lu très peu, et tout indique, en effet, que, malgré les quelques points de ressemblance, les différences de nature et d’idées entre le philosophe danois et le poète norvégien étaient telles que la lecture de Kierkegaard devait rebuter Ibsen ». Il faut donc rayer Kierkegaard du nombre des précurseurs qui ont vraiment compté pour lui.
Rechercher les rencontres de pensée, dans le détail, et les analogies verbales avec les aînés d’Ibsen dans Brand peut présenter parfois un intérêt, mais est assez dangereux, parce qu’on est trop tenté d’y voir influence ou emprunt. Agrippa d’Aubigné, dans Les Tragiques , déclare :
Je vois ce que je veux, et non ce que je puis.
Dira-t-on qu’ Ibsen lui a pris la formule très voisine qu’il donne à la même idée?
Le mot d’ordre de Brand : « Tout ou rien » est fréquent surtout chez Wergeland, ainsi que la formule « être soi-même 1 2 », et Ibsen avait sûrement lu les farces où Wergeland les emploie assez fréquemment. Il est pourtant probable qu’il ne les a
1 L’influence que Sôren Kierkegaard aurait exercée sur la formation de l’esprit d’Ibsen et sur son œuvre, en particulier sur Brand , a donné lieu à toute une littérature. Je crois qu’une telle influence n’existe pas, ou du moins n’a existé que dans quelques détails ou sous une forme indirecte, ce qui a été déjà indiqué {t. VI, pp. 50-53), et le sera encore, lorsque le fait se présentera. Mais ma thèse négative exige d’assez longs développements, et ne peut trouver place à propos d’une œuvre particulière. C’est pourquoi je renvoie le lecteur à mon article : « Ibsen disciple de Kierkegaard? » ( Edda , XXXIV),
2 V. l’article de D. A. Seip, « Ibsen et Wergeland », dans Sambiden , 1913, P- 57*.