CHAPITRE PREMIER
LOM ET HELLESYLT (24 juin-16 juillet 1862).
Sur les fonds destinés à des voyages scientifiques à l’intérieur du pays, une résolution royale du 24 mai 1862 avait attribué « à l'étudiant Ibsen 110 spd. (616 francs d'alors), pour un voyage de deux mois dans le Hardanger maritime et les districts autour du Sognefjord, ainsi que dans le Romsdal, en vue de réunir et noter des chansons et légendes populaires 1 2 ». Il avait probablement indiqué lui-même dans sa demande le programme, d’ailleurs assez vague, de l'excursion qu’il avait projetée. Sans doute n'y avait-il mis le Hardanger, déjà visité par lui en 1856, que pour corser ce programme, et cette région fut entièrement laissée de côté. Son plan était de gagner Lom par le Gudbrandsdal et d'aboutir à Sôlnôr dans le Romsdal, chez son ami l’avoué et député Ludvig Ludvigsen Daae. Par quelle voie il comptait aller de Lom à Sôlnôr, il ne le dit pas dans les notes qu’il a laissées, et que Mme Bergliot Ibsen a récemment données à la bibliothèque de l’université d’Oslo, il y indique seulement qu’à Lom il a modifié son itinéraire. Grâce à ces notes on sait du moins exactement, jour par jour, la route qu'il a suivie *.
1 Halvorsen, Norsk Forj.-Lex.y III, p. 12.
2 Une copie m’en a été obligeamment communiquée par M. Halvdan Koht, alors qu’elles n’étaient pas encore à la disposition du public.
LE GUDBRANDSDAL
Scandinaviste ardent depuis sa jeunesse, il ne voulut pas partir avant la fête donnée au Studenterlund le dimanche 22 juin 1862, en l'honneur des étudiants revenus de Lund et de Copenhague, et il entendit le vibrant discours de Dunker, suivi du chant que lui-même avait composé pour la circonstance. Il partit le surlendemain, 24 juin, dans le train du matin pour Hamar, d’où le bateau l'amena le soir à Lillehammer. Au départ, le temps était maussade, Ibsen était nerveux, et prit un flacon d'eau-de-vie. Dans son wagon se trouvait, entre autres voyageurs, un Suédois, qu'il soupçonna d'être le poète Snoilsky. Ce détail est intéressant, car Snoilsky n'avait alors que vingt et un ans, et bien qu'il fût le membre le plus en vue de la ndmnlôsa seîskapet (la société sans nom), ce petit cénacle n'avait pas révélé le futur poète aux écrivains de Kristiania, fort ignorants, à cette époque, du mouvement littéraire suédois. Ibsen, mû sans doute par son scandinavisme, était mieux au courant. A Hamar, il pleuvait à verse, et il trouva le parcours en bateau long et ennuyeux. Le temps dut se remettre, pourtant, car il note : « Le Mjosen est charmant sous le soleil, monotone sous la pluie. » A Lillehammer il faisait très froid, mais l’hotel était bon, l’hôtelière entendue. Et ses notes continuent :
Le 25 parti à pied de Lillehammer vers 10 heures et demie, rencontré un homme de Lom qui raconta, non sans quelque orgueil, son voyage à Lillehammer où il devait faire de la prison pour charbonnage illicite. A Moshus à 2 heures et quart, — bon endroit — sans patronne — pêché.
De Lillehammer à Moshus (près de Ôier) il y a vingt-deux kilomètres : c’est bien marché. Ibsen a été vraiment un très bon marcheur jusque vers l'âge de quarante ans. Ensuite il se déshabitua de la promenade, et sa démarche à petits pas prudents suggéra l’idée d’un homme qui avait dû toujours être trop casanier. Mme Caroline Bjornson, ne se souvenant que de l’Ibsen de plus tard, et peut-être surtout de la gaucherie de son allure, m’a dit qu'elle ne pouvait imaginer qu’il avait fait des excur-
ŒUVRES D’iTALIE
sions. Elle exprimait ce qui était devenu le sentiment général. Et cependant on voit qu'il pouvait faire de bonnes étapes. A Moshus, il rencontre encore un Suédois qui change de cheval au relais, et se demande si ce n'est pas Snoilsky, car « j'ai dû faire tort » à l'autre, — la formule paraît assez dénigrante, — et se met à pêcher, en attendant son camarade Andréas Isachsen qui lui a donné rendez-vous à cet endroit.
Le jeudi 26 au matin, arrivée d’Isachsen. Par temps ensoleillé et humeur de même, on va à pied à Holmen et un peu au delà. Traversé la Losna en barque à Losnæs, de là ensuite à pied à Elstad. Route superbement construite par endroits. Le rameur savait parler du serpent de mer qui s’est montré là aux temps anciens, c’était d’ailleurs la vieille histoire du Mjôsen localisée. A Elstad logis excellent, propriétaire intelligent et complaisant, douche et occasion de pêcher. Nous y avons passé la nuit et jusqu’à l’après-midi du lendemain.
Au relais de Holmen les deux compagnons avaient été reconnus par un jeune étudiant, Yngvar Nielsen, qui voyageait avec son père et a plus tard écrit un livre sur sa vie de touriste : « Ils se reposaient de leur promenade, et au moment où nous arrivions en voiture, ils venaient de remonter les bords du Laagen, où ils avaient tenté leur chance comme pêcheurs. La pêche avait été médiocre et le repas fut médiocre *. » Ibsen observa les deux voyageurs, qui étaient en culottes, costume peu en usage alors, et trouva cela fort pratique. Lui-même portait un vieux pantalon quelque peu effrangé, si bien que, peu de jours après, il adopta la mode nouvelle en coupant le bas des jambes de son pantalon. Ceci est rapporté par Yngvar Nielsen, à qui A. Isachsen l'a raconté longtemps plus tard. En attendant, les quatre dînèrent ensemble à l’auberge du relais, et Ibsen, ce jour-là, se montra de bonne humeur 2.
A Elstad, ce ne fut pas seulement l’hôtel qui lui plut, mais
1 Yngvar Nielsen, Etindringer fra et halvt aarhundredes vandreliv, p. 70.
* Y. Nielsen, Henrik Ibsen paa fodtur, dans Den norske Turistforenings aarbog for , 1906.