‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 42 sur 135 · M' - • .AÎ.V · texte numérisé non relu

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PALUDAN MÜLLER

la vie d’Adam Homo, l’exemple d’Alma lui montre, à sa mort, combien la volonté est une force supérieure :

Toute vie est vouloir... ce qui prime en toute âme, la plus grande et la moindre, c’est la volonté.

Et ce thème de la puissance de la volonté se rencontre partout dans l’œuvre de Paludan Müller, par exemple dans Kalanus , où le sceptique Pyrrhon dit avoir appris du héros que

Il n’est rien de si grand qu’une âme résolue, un cœur puissant et fort par son ferme vouloir !.

Il est fort possible qu’Ibsen, en écrivant son Brand, n’ait eu présents à l’esprit, à aucun moment, les passages précis de Paludan Müller que je viens de citer, ni d’autres analogues. Et je crois qu’il n’y a pas songé. Mais l’œuvre et la pensée du grand poète danois lui étaient familières, il en était tout pénétré. On a eu raison de dire : « Il n’existe aucun poète avec qui Ibsen se soit senti un lien intellectuel aussi fort, ni dont on puisse montrer autant de traces dans son œuvre »

On ne s’est aperçu qu’assez tard qu’un tel lien existait1 2 3, et on en a aussitôt exagéré l’importance. Il est excessif de dire : « Pour Brand , Kalanus et Ahasvérus sont une donnée préalable nécessaire » 4. Brand est le produit de la nature morale et intellectuelle d'Ibsen dans sa réaction en face de la guerre du Slesvig. Paludan Müller n’est pour rien dans la première idée du drame, et son influence ne s’est fait sentir ensuite que dans la mesure où elle avait contribué anciennement à la formation des idées d’Ibsen. Or, Ibsen était précoce,

1 Paludan Müller, Poetiske Skrifter , VI, p. 16S.

2 Halvdan Koht, Henrik Ibsen , cit diktat liv, I, p. 324. V. aussi pp. 315-318.

3 Je crois que Vilhelm Andersen l’a signalé le premier dans son ouvrage : Paludan Müller (1910), II, p. 230. Puis sont venus Hans Eitrem avec son article : Nogen af de danske forudsœtninger for Brand og Peer Gynt, dans Gads danske Magasin , 1912- 19 13, et Erik Kihlman, avec son livre Ur Ibsen-dramatikkens idéhistoriat 1921.

4 Vilhelm Andersen, loc. cil .

ŒUVRES D'ITALIE

et ne semble pas avoir connu les œuvres de Paludan Muller avant l'hiver 1850-51 h II avait déjà eu l’occasion d’affirmer dans ses vers des idées analogues à celles du poète danois. Toutefois, le « lien intellectuel » est évident, il est clair qu’Ibsen a lu avidement Paludan Millier en 1851, et cette lecture a dû exercer une certaine influence, on ne peut préciser davantage.

Dans tout ce qui précède, il a été question de la pensée d'Ibsen, et des idées qu’il a exprimées dans Br and, sans que ces idées aient été préalablement définies. Mais ne l’ont-elles pas été, indirectement, beaucoup mieux que par une analyse exclusive de l’œuvre? Les émotions d’Ibsen, sa correspondance, l’évolution de sa pensée pendant sa longue gestation, et le « Brand épique » éclairent la lecture du drame et ne laissent aucun doute sur ce qu’il a voulu y dire. On verra dans l’analyse de la critique du temps, que celle-ci, — et même, parfois, la critique plus récente, — s’est grossièrement trompée dans ses commentaires, faute de connaître les faits et documents qui nous renseignent aujourd’hui. Réfuter ces erreurs si variées serait tout à fait oiseux, mais j’indiquerai ici quelles en ont été les deux sources principales, et je citerai l’opinion d’Ibsen lui-même sur un point capital et des plus controversés.

Brand est prêtre, et Ibsen a écrit son drame en un temps où les réveils religieux étaient fréquents. Son héros parut à beaucoup de lecteurs un représentant du « piétisme ». A beaucoup d’autres il parut un disciple de Sôren Kierkegaard, qui n’était pas piétiste. On ne s’accordait qu’à y voir un poème dont la religion était le sujet. Selon sa coutume, Ibsen laissa dire, et ne protesta que dans sa correspondance, — dans une lettre à Hegel au sujet de la prétendue influence de Kierkegaard8, et plus tard dans une lettre à Brandès sur le rôle de la religion

1 Elles n’étaient pas à la bibliothèque de Grimstad (Hans Eitrem, Moal og Minne , 1910, pp. 47-48.)

3 Lettre du 9 juin 1866, Brève , I, p. 132.

LA RELIGION D’iBSEN

dans son œuvre. Parlant du fait que Brand est prêtre et que Faction est placée dans le domaine religieux, il écrit à Brandès 1 :

Ces deux détails sont tout à fait sans importance. J'aurais été homme à faire le même syllogisme tout aussi bien sur un sculpteur ou un politicien que sur un prêtre. J'aurais pu me libérer de même des impressions qui m'ont poussé à écrire, si, au lieu de Brand, j'avais traité, par exemple, Galilée (avec cette modification qu'il aurait dû, naturellement, demeurer inflexible et ne pas admettre que la terre est immobile) ; même, qui sait, si j'étais né cent ans plus tard, c'est peut-être aussi bien vous que j'aurais pris, et votre lutte contre la philosophie du compromis de Rasmus Nielsen.

Et cette déclaration d'Ibsen est parfaitement d'accord avec ce que l'on sait de la genèse du drame. Brand n’a été pour lui qu’un moyen d'expression pour une idée qui n’est pas religieuse. La vocation de prêtre n’a été pour lui qu’un exemple de vocation qui impose un dévouement absolu. C'est d’ailleurs le cas de toute vocation, pour Ibsen. Et l’exemple est fort bien choisi, en ce que le lecteur devait facilement accepter l’idée d’un esprit de sacrifice absolu dans le métier de prêtre. Mais l’exemple est mal choisi, en ce que le lecteur a peine à comprendre qu’un tel esprit de sacrifice doive s’appliquer aussi à d’autres métiers. En d’autres termes, le lecteur a peine à comprendre que ce n’est là qu’un exemple. C’est pourquoi l’idée même du drame a paru à la plupart des Norvégiens de 1866 indissolublement liée à la fonction pastorale de Brand. Le sujet du drame leur semblait donc ne pouvoir être que religieux.

Si encore ils avaient pu se douter qu’Ibsen lui-même n’était pas croyant, cela les aurait détournés de leur erreur. Mais c’était là, en 1866, une hypothèse inconvenante à laquelle nul ne pensait. Depuis lors, on a compris qu’Ibsen s’est détaché de la religion, mais beaucoup de gens ont pensé qu’en cela

] Lettre du 26 juin 1869, Dreve , I, p. 188.

T. VII

il a subi l'influence de Brandès », et que, par conséquent, il avait encore la foi à l'époque où il a écrit Br and. Or, j'ai été voir Christopher Bruun, et je l’ai interrogé sur la religion d’Ibsen, et après notre conversation je lui ai écrit pour la résumer, et lui demander si je l'avais bien compris. Et voici ce qu'il m’a répondu sur ce point 2 :

Oui, des « restes de foi », il y en avait encore chez Ibsen en 1865. comme vous le dites. Mais sûrement ils chantaient leur dernier couplet, Cette année-là précisément a été « une fête seulement avant la nuit noire », c'est-à-dire la nuit de la libre pensée. C'est ainsi qu’il pouvait, il est vrai, dans une certaine disposition d'esprit, appeler la libre pensée, bien qu'elle se soit sûrement fait jour avec le débordement de rire d’où est sorti Peer Gynt. Mais déjà dans « Sur les hauteurs désertes », et même certainement encore plus tôt, elle est fortement installée dans son âme. En 1865 il parlait plutôt en darwiniste qu’en chrétien. Et dans ce temps-là , personne ne pensait que les deux fussent conciliables. Mais Ibsen se souciait peu de savoir s’il parlait en darwiniste ou en chrétien. Ce qui lui importait était de parler d’une manière ardente et paradoxale.

Mais il n’a jamais pu se libérer entièrement de l’impression puissante que le christianisme avait faite sur lui autrefois. Si vigoureusement qu’il l'attaquât, il avait quand même toujours, je crois, le sentiment que le christianisme renfermait quelque chose dont il n'était pas venu à bout. Et dans ses dernières années il n’osait sûrement pas nier que peut-être il pourrait être vrai. Mais y croire , il ne l'osait certainement pas non plus.

Cette lettre contient, d’une part, des appréciations sur les sentiments religieux d'Ibsen avant 1864, d'après ses œuvres les plus connues, et, d’autre part, le résultat des observations personnelles de Chr. Bruun pendant l'hiver 1864-65, et plus tard, lorsque Ibsen est revenu vivre à Kristiania à soixante ans passés.

Les appréciations ne sont pas celles d'un témoin, et Chr. Bruun se trompe en croyant que la « foi d'enfance » d’Ibsen s'est

1 Wemer Môhring, dans Edda, XXVIII, p. 48-52.

* Lettre du 22 octobre 1909. Je l’ai publiée plus complètement dans l'article ù'Edda déjà cité. Les mots en italiques sont soulignés par Chr. Bruun.

LA RELIGION D’iBSEN

prolongée jusqu’à sa maturité. On sait aujourd’hui que dès ses dix-neuf ans, il regrettait de l’avoir perdue « depuis longtemps » h et peu après, ce regret s’effaçait, et il avait une période d’athéisme fougueux *. Ensuite, cette fougue est tombée, mais rien n’indique un retour des sentiments religieux. Au contraire. Il a cessé les relations avec sa famille précisément parce que la religion était devenue tout pour elle. Et le milieu où il se sentait le plus à l’aise était celui des « Hollandais », la plupart assez incroyants. Mais ceux-ci ne l’étaient pas tous, et il avait aussi des amis très religieux, comme Dietrichson et Bjômson. Aussi peut-on affirmer qu’il était dès lors, en ces matières, très discret. La seule circonstance connue où il se soit laissé deviner est celle des libres propos qu’il a tenus à Helîesylt en 1862, et qui l’ont fait juger homme dangereux (p. 27).

C’est uniquement ce que dit Chr. Bruun comme témoin qui est intéressant. Et encore ne dit-il pas beaucoup, parce que visiblement Ibsen ne s’est pas ouvert à lui. Au cours de conversations sur des questions religieuses, voulues par Ibsen parce qu’il en avait besoin pour son travail, il s’est seulement laissé deviner. Mais cela suffit pour montrer qu’il n’a pas voulu écrire une oeuvre religieuse, et qu’une vocation de prêtre n’était, à ses yeux, qu’un exemple comme un autre.

Une autre source d’erreurs dans l’interprétation de Brand, — et d’autres pièces d’Ibsen — provient de l’importance attribuée aux symboles. S’est-on trompé lorsque, vers 1890, on considérait Ibsen, en France, comme un « symboliste »? L’église de glace est pourtant bien un symbole. Brand, sous la double suggestion de Gerd et d’Agnès, a consacré la fortune léguée par sa mère à la construction de la « grande église », qui, une fois achevée, ne réalise pas son espoir ; car

la vraie cc grande église », pour lui, est « sans fin ni mesure»; et alors il s’en va, quittant l’église, bâtiment fait de main d’homme, et l’Église, institution humaine, il s’en va dehors, au hasard, dans la nature, où il sera plus directement en rapport avec Dieu ; il part, dans un grand mouvement d'enthousiasme, et il est suivi ; et il aboutit à l’église de glace, qui est stérilité et mort. Il y a là des symboles, incontestablement. Mais qu’est-ce que cela veut dire, au juste? ,

Si, en disant qu’ Ibsen a écrit un drame symbolique, on entend qu’il a construit son œuvre sur des symboles, et que c’est par eux que l'on en comprend le sens, il faut logiquement en conclure que l’on doit rester dans l’église humaine imparfaite, sous peine d’aboutir au néant, et que c’est par conséquent le doyen qui avait raison. Conclusion manifestement absurde, soit que l’on consulte les sentiments personnels d’Ibsen, ou son drame, dans lequel pas un mot ne parle dans ce sens.

Brand n’est pas un drame symbolique. C’est seulement un drame où l’on rencontre des symboles, ce qui est fort différent. S’attacher aux symboles pour le comprendre ne peut qu’induire en erreur. C’est le réalisme psychologique sur quoi repose tout le théâtre d’Ibsen, même lorsque sa fantaisie s’évade du réalisme matériel, comme dans le cinquième acte de Brand.

Lorsque Agnès dit que l’église est trop petite, Brand dedemande pourquoi, et elle répond qu’elle le sent et ne peut l’expliquer. Il est psychologiquement très naturel qu’une telle idée vienne d’un sentiment dont on ne peut se formuler à soi-même les raisons. Brand accepte l’idée qu’il n’aurait pas eue de lui-même, parce qu’il a confiance dans le sûr instinct d’Agnès. Et Ibsen est enchanté d’avoir introduit cette idée, précisément parce que la « grande église » suggère des pensées plutôt flottantes, qu’il pourra modifier successivement. Brand observe d’abord que, dans le peuple, ce sont surtout les femmes

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