‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 44 sur 135 · LE DERNIER VERS · texte numérisé non relu

LE DERNIER VERS

ont fait à leur image, et contre qui, jusqu'alors, aucune raillerie n'était trop mordante, aucune expression trop forte !

On voit que ces auteurs se sont réfutés eux-mêmes.

Voici une explication tout opposée !. Pour le Dr Just Bing, la voix qui s’élève dans le fracas de l’avalanche n’est pas celle d’Ibsen ni d’un deus ex machina. Elle exprime simplement l’ultime et intime pensée de Brand lui-même, au moment où il est écrasé par l’avalanche, et pour savoir le vrai sens de la phrase, on n’a qu'à se rappeler le sens que lui-même donnait aux mots employés. Quand il parlait de Dieu, il n’entendait pas un être doux et tendre. Il opposait son Dieu, au premier acte, à celui d’Ejnar, qui l’a peint avec une grande barbe blanche et un air bonasse avec lequel des pantoufles conviendraient très bien, tandis que le sien est « comme un ouragan ». Ce Dieu peu commode est un des thèmes favoris de Brand. Et les mots amour et charité, dans le sens courant où on les emploie, n’excitent pas moins son mépris que le Dieu des bonnes gens. On l’a vu surtout au troisième acte, après la première scène du docteur, justement lorsque celui-ci vient de lui dire :

mais le compte charité, prêtre,

est page blanche sur ton livre !

en se servant du même mot latin caritatis , qui revient dans le dernier vers du poème, en sorte que ce vers, s’il exprime la pensée de Brand, semble être une réponse au docteur. Et le Dr Just Bing conclut : Que Brand n’ait pas réussi dans sa mission, cela est sans importance, car ce n’est pas au résultat que se mesure le mérite. L’effort est tout. Or, Brand meurt sans avoir failli à sa mission, il peut en être fier au moment de la mort, et son dieu, qui est « toute bonté », mais sans douceur, l’a vraiment favorisé. C’est précisément par là que Dieu

Dr Just Bing, Henrïk Ibsens Brandy pp. 93-96,

ŒUVRES D’ITALIE

lui a témoigné son amour. Et le dernier vers exprime à la fois l'ultime pensée de Brand et un remerciement à son Dieu.

Cette interprétation curieuse est, certes, bien préférable à la précédente, qui est simplement impossible. Mais la dureté de Brand, n'est-elle pas réelle? Va-t-elle être implicitement approuvée, recommandée, comme faisant partie nécessaire de son admirable inflexibilité? Il est vrai que la bonté habituellement prônée n'est que de la faiblesse, et la caricature d’une bonté plus mâle. Il est vrai aussi qu' Ibsen a su donner l'impression que son prêtre a des sentiments affectueux, et même tendres. Cela n'empêche pas qu'il soit dur en fait, et Agnès elle-même le lui dit. Le docteur aussi le lui dit, et cela compte, car il est, Brand et Agnès mis à part, le seul personnage qui ne soit pas présenté comme ridicule et moralement médiocre. Il paraît difficile, d'ailleurs, de penser qu'Ibsen, si exaltée que fût son admiration pour l'esprit de sacrifice et le ferme vouloir de Brand, entendait donner une pleine approbation au sacrifice d’Alf.

Et l'interprétation du Dr Just Bing est contredite par le texte même qui précède le dernier vers. Brand, en effet, si implacable encore jusqu'à l'arrivée de Gerd, s’est singulièrement radouci ensuite. Il peut pleurer, il peut prier, il n'a plus son attitude ordinaire d'orgueil, et lorsqu'il pose à Dieu sa question, il est devenu si humble qu'il ose espérer seulement « un peu » de salut (littéralement « un flocon »). Ce n'est pas ainsi qu'Ibsen aurait préparé la réponse, s’il lui avait donné le sens indiqué par le Dr Bing,

Et il existe une autre interprétation beaucoup plus simple, en même temps que beaucoup plus conforme au génie d'Ibsen. Brand est réellement sans reproche en ce qui concerne la fermeté de son vouloir et son esprit de sacrifice. Dans toute l'œuvre, Ibsen l'a glorifié pour cela et a honni ceux qui étaient le plus loin de cet idéal, qu'il ne peut pas renier finalement. Mais Brand est réellement dur, ce qui est un défaut entière-

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