‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 45 sur 135 · LA DURETÉ DE BRAND · texte numérisé non relu

LA DURETÉ DE BRAND

ment distinct de ses hautes vertus. C’est par ce défaut que ses vertus sont annihilées dans la pratique. Il échoue donc complètement, sans que leur mérite en soit diminué. Mais il échoue par sa faute, ainsi qu’il convient à un héros ibsénien. Il n’a pas compris que la fermeté du vouloir et le dévouement ne sont pas tout, et que Dieu est le « Dieu de charité ». Sur ce point, Ibsen donne raison au docteur (et à Agnès) contre Brand. Cette interprétation si naturelle ressort de l’œuvre même, soit qu’on la considère dans son ensemble, soit que Ton examine plus particulièrement la fin, où l’on voit Brand, pour la première fois, pleurer, prier, et douter de lui-même. Le dernier vers est bien, au moment où il est englouti, le cri de sa conscience. C’est pourquoi ce vers contient pardon et rédemption.

Cette interprétation est d’ailleurs corroborée par deux lettres d’Ibsen. A l’un de ses amis qui l’avait interrogé au sujet des deux expressions latines employées dans son drame, il avait expliqué 1 que quantum satis était la formule en usage dans les ordonnances de médecin pour dire que telle substance doit entrer dans un médicament en quantité suffisante, sans que le poids en soit précisé : aussi est -ce le docteur qui se sert le premier de cette expression. Et Ibsen continue :

Je ne sais pas si caritas est un terme classique; mais dans le latin catholique moderne, on remploie (par opposition à amory l'amour terrestre) pour désigner l’amour céleste, impliquant une idée de compassion ; de même en italien : carità.

Dans une lettre à son éditeur 2, il a désigné un article comme le meilleur, à son avis, qui eût paru sur Brand en Norvège 3. Il ne dit pas en quoi cet article lui a plu. Mais la thèse essentielle

1 Lettre à Michael Birkeland, dans Brève , I, pp. 124-125.

2 Lettre du 5 janvier 1867, dans Breve , I, p. 148.

3 Morgenbladet , n01 332 A et 335, des iGr et 4 décembre 1866. Article anonyme.

ŒUVRES D'ITALIE

en est précisément que le manque de « charité » de Brand est la cause de sa chute et le nœud du drame :

...Ce qui cependant justifie l’opposition à ses principes, ou, si l’on veut renverser la phrase, ce qui constitue en lui la faute tragique, consiste en ce qu’il n’accorde pas à l’amour et à l’indulgence chrétiens leur vraie valeur... c’est un défaut, non un manque de conséquence, ni une faiblesse ; du point de vue esthétique, son caractère continue ainsi à être tout aussi entier, grand et logique... mais il a une tare suffisante pour donner lieu à la faute tragique, et c’est certainement ainsi que le poète a voulu le faire.

Il ne peut y avoir aucun doute qu’ Ibsen approuvait cette façon de comprendre, qui résume l’article loué par lui. Son intention a bien été de faire Brand victime de sa propre faute, de même qu’en fait l’œuvre, considérée en elle-même, réalise et manifeste cette intention. Mais cette faute ne diminue pas la valeur du principe de sa vie.

Ainsi Molière a fait Alceste victime de sa propre faute. Cela ressort du texte même du Misanthrope , et l’intention de Molière est confirmée par la manière dont il jouait lui-même le personnage, le chargeant de ridicule. Et l’analogie est d’autant plus grande que Molière était évidemment plein de sympathie pour le défaut d’Alceste (c’est ce qui fait que l’on s’y est souvent trompé), de même qu’Ibsen admirait le caractère de Brand. Il y a toutefois cette grande différence, que le défaut d’Alceste est l’exagération d’une belle qualité, qui la rend mauvaise et comique, tandis que le défaut de Brand est présenté comme existant côte à côte avec son ferme vouloir et son noble esprit de sacrifice, sans en diminuer le mérite, et nuisant seulement à leur application pratique, qu’il rend tragique.

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