‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 46 sur 135 · L’HIVER D’APRÈS · texte numérisé non relu

L’HIVER D’APRÈS

L'envoi de la fin de Brand à Frederik V. Hegel est daté de Rome, 19 novembre 1865. Mais on ne sait quand Ibsen avait quitté Ariccia. Et sur sa vie dans la ville jusqu'à la publication de son drame on ne sait presque rien. Dietrichson n'était plus là pour nous renseigner, ni Snoilsky, ni Chr. Bruun. Les membres plus stables de la colonie Scandinave n'ont rien écrit. Parmi les membres temporaires nouveaux, le plus important fut Andréas Munch. Il jouissait d'une assez large aisance, et il était considéré comme le représentant le plus qualifié de îa littérature norvégienne. Il lisait les œuvres d'Ibsen, mais « il en avait horreur » Les deux poètes se rencontraient seulement aux réunions de l'Association Scandinave, et Mme Ibsen m’a dit avec amertume combien Andréas Munch était entouré et fêté, tandis que son mari restait isolé dans un coin.

On a le récit de la fête de Noël dans la salle du palais Correa, où les artistes de la colonie avaient tendu un tableau représentant les figures colossales des dieux nordiques Odin, Thor et Heimdal, et disposé au-dessus les drapeaux des trois pays. Devant ce fond, le consul Bravo porta un skaal aux deux rois, puis on chanta un poème d'Andréas Munch, et le profes-

1 H. F. Ewald, Lïvsenndringer , II, p. 193.

ŒUVRES D’ITALIE

seur danois Molbech prononça un discours sur la « patrie commune ». Après ce début quasi officiel, parla qui voulut, et Ibsen porta un skaal aux fidèles Slesvigois septentrionaux « que le Nord avait mis en gage en même temps que son honneur 1 ».

CJest exactement, un mois après l’achèvement du drame, la même disposition d’esprit qui le lui a fait concevoir. Sa grande colère de 1864 a conservé toute son âpreté. A défaut de témoignages des membres de la colonie, sa correspondance montre que son discours de Noël n’a pas été une manifestation isolée. Le 3 décembre, il écrit à Magdalene Thoresen 3 :

Combien fréquents sont, en Norvège, les propos des bonnes gens qui parlent, avec une intime satisfaction, de l'esprit réfléchi des Norvégiens, par quoi rien d’autre n’est désigné que cette tiède température du sang qui rend impossible à ces âmes honnêtes de commettre une folie de grand style. Le troupeau a bien appris la manœuvre, on ne peut le nier, l’uniformité que l’on y voit est magnifique en son genre ; pas et mesure sont bien les mêmes pour tous. Il en est autrement ici, tu peux m’en croire. Pour peu que l’on ait su conserver en soi quelque chose d’humain en arrivant de là-haut, on doit sentir ici qu’il y a mieux que d’avoir une tête entière. Je sais des mères qui, jusque là-haut, dans le Piémont, à Gênes, à Novare, à Alexandrie, ont retiré des écoles leurs enfants de quatorze ans pour les faire participer à l’expédition de Garibaldi... Chez nous, on parle d’impossibilité dès que l’exigence dépasse la demande de tous les jours.

Il parle ensuite de l’entrée de Guillaume à Berlin, — c’est décidément le souvenir qui l’obsède le plus, — et il dit son indignation contre les Danois de Rome qui allaient au temple protestant dont le pasteur allemand, pendant la guerre, priait pour le succès des armes prussiennes :

Tu peux penser si je me suis mis en colère et si j’y ai mis bon ordre; car, ici, je n’ai peur de rien ; chez nous, j’avais peur, quand je me trou vais au milieu du troupeau débile, et que je sentais les vilains sourires derrière moi.

1 Fœdrelandet , 4 janvier 1866, reproduisant une lettre adressée à Dagbladet.

* Brevet I, pp. 102-103.

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