‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 47 sur 135 · ENCORE EN COLÈRE · texte numérisé non relu

ENCORE EN COLÈRE

Et la lettre se termine par des considérations sur la ruine des nations qui s'abandonnent.

Ibsen a dit plus d'une fois qu'il avait écrit telle pièce parce qu’il lui était nécessaire de se libérer de certaines impressions. Il l’a dit notamment à propos de La Comédie de U Amour. En composant Brand, il n’a eu aucune intention de chercher une sorte de dérivatif à ses sentiments. Il tenait trop à sa colère. Et, en effet, elle s’est maintenue. On pourrait multiplier les citations de ses lettres qui le montrent. Elle semblait, pourtant, parvenue à un paroxysme, et ne pouvait demeurer si longtemps stationnaire. On peut dire qu’elle s’est encore accrue. Ibsen a trouvé des arguments de fait nouveaux. L’exemple de l’enthousiasme italien lui a fait croire au miracle et à l’efficacité des folies de grand style. Tout cela s’accordait si bien avec Brand!

Et en même temps il continuait à éprouver cet indicible bonheur que lui avait procuré son travail, lorsqu’il sentait en lui « un enthousiasme de croisé ». C’était un bonheur étrangement complexe, où l’exaltation due à la joie du martyre se combinait avec des satisfactions d’une humanité plus courante et plus simple. Revenu à Rome, il jouissait de nouveau de cette atmosphère d’^4s y ou like it , où il se sentait si libre. Les « vilains sourires » derrière lui n’étaient qu’un souvenir. Sa timidité avait disparu. Il parlait avec autorité, soit en conversations, soit en public. Et son courage nouveau était augmenté à la fois parce qu’il était content de son œuvre et parce qu’il s’identifiait de plus en plus avec son héros.

A Christopher Bruun, qui lui disait, beaucoup plus tard, en parlant de Brand : « En somme, c’est vous-même, bien entendu, » Ibsen répondit : « Oui, naturellement » Et à un professeur danois qui voulait lui consacrer une étude, il a écrit : « Brand,

1 Lettre de Chr. Bruun à Karl Larsen, dans l'édition du « Brand épique », P- 249.

ŒUVRES D’ITALIE

c'est moi, dans mes meilleurs moments 1 ». Il ne faut pas, toutefois, ajouter Ibsen à la série des modèles du terrible pasteur. Au contraire, c'est Brand qui, après coup, est devenu le modèle de son créateur. Et cela prouve bien, une fois de plus, que si le dernier vers du drame blâme la dureté du héros, ce blâme n’atteint pas sa doctrine. Cette identification progressive avec Brand, qui avait nécessité le passage du poème narratif au drame, se poursuit encore après l’œuvre achevée. Ibsen admire Brand et s’efforce de l’imiter. Déjà le fait même d’écrire une telle œuvre était une imitation, et c’est pourquoi elle est si âpre. Pendant l’hiver précédent, sous l’influence du bien-être causé à la fois par tant d’impressions d’art nouvelles, et par l’agrément de la vie parmi la colonie Scandinave, s’était produit un fléchissement de sa colère, sensible dans le ton du « Brand épique ». Ensuite, lorsque Brand avait exigé toute la place et la transformation en drame, l’âpreté s’y était accrue comme à plaisir. Et Ibsen se sentait tout fier de ressembler au modèle qu’il s’était inventé. En plein travail, il écrivait à Bjômson, qui lui avait écrit au sujet de la « pension de poète» qu’il devrait bientôt demander au Storting :

Je crois que mon nouvel ouvrage n'est pas de nature à disposer nos députés plus favorablement à mon égard. Mais cette considération ne me fera pas biffer une seule ligne... tant pis si cela n'est pas du goût de ces âmes lilliputiennes. Plutôt rester un mendiant toute ma vie ! S’il me fallait renoncer à être sincère en écrivant, mon oeuvre ne serait plug que mensonge et blague, et notre pays produit assez de cet article-là3.

Cette fermeté, avec le sacrifice qu’elle comportait, lui avait paru, évidemment, digne de Brand. Il s’admirait lui-même, ou du moins s’estimait en progrès, et il écrivait à Magdalene Thoresen, dans la lettre déjà citée plus haut :

Un voyage comme celui que je suis en train de faire bouleverse beau* coup de ce qu'enferme un individu, et ceci a été pour moi au mieux.

1 Lettre à Peter Hansen, du 28 octobre 1870, Brève , I, p. 214.

9 Lettre du 12 septembre 1865, Breve, I, p. 99.

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