BJÔRNSON S'INDIGNE ET ADMIRE
philosophique. BrancL devient alors une abstraction, et son grand défaut est de montrer une exigence si absolue, alors qu’il n'a pas d’idéal défini. Par là sa conduite devient parfois absurde, si bien que Ton serait tenté, par moments, de croire que l’auteur a eu l’intention de montrer combien est détestable un idéalisme abstrait. Cette critique « inexorable », ainsi que la qualifie Monrad, ne l’empêche pas d’admirer l’œuvre dans ses détails, et dans son « ensemble grandiose ».
Les opinions individuelles des écrivains n’ont pas été favorables à Ibsen. Le plus grand poète du Danemark, Paludan- Müller, n’a pas goûté Br and l 2. La belle-mère d’Ibsen, Magdalene Thoresen, non plus â. Andréas Munch ne l’aimait pas, et en était quelque peu jaloux. Et son ami Bjôrnstjeme Bjôrnson écrivit une longue lettre indignée : « Ce n’est pas un poème, et Ibsen n’est pas du tout poète. » C’est une lettre assez confuse, où l’on voit qu’il a surtout compris le drame comme antireligieux, et qu’il est gêné par l’absence de pardon ou de rédemption. « ...J’ai lu Hermann et Dorothée par là-dessus. » Dans un post-scriptum, il s’exprime avec plus de calme et de clarté 3 :
Je ne pense pas quTbsen ait tout d'abord conçu le livre comme une attaque contre la religion ; mais il en est venu là, malgré lui, en récrivant. S'il a pensé que Brand se trompait, il s'est quand même tellement épris de cet être déplaisant, que Brand est devenu pour lui une allégorie victorieuse, un martyr. Fi, ça doit être cette ivresse de logique et cette fureur d’enthousiasme qui fait les révolutions françaises et les radotages allemands.
Il a maintenant acquis une adresse de jongleur avec les idées et la langue, comme celui-là seul peut l'acquérir, chez qui les concepts sont à vau-l’eau. Il est impossible à une tête entière de contenir à la fois tout cela, je crois parfois qu'il a des yeux par derrière ; car voir à la fois
1 Edmund Gosse, Northern sériés , p. 230.
2 Lettre de Magd. Thoresen à Fr. Hegel du 13 mai 1866, dans L. C. Nielsen, op. cit., I, p. 301.
3 Gro-tid , II, p. 192.
deux choses qui n’ont pas entre elles le moindre rapport est toujours pour moi un tour de force répugnant.
D'ailleurs : ce que la critique dira de ce livre est tout à fait indifférent ; dans deux mois il n’existera plus...
Cette lettre est curieuse en ce qu'elle montre le prodigieux écart qui existait alors entre la pensée de Bjômson et celle d'Ibsen, esprit beaucoup plus mûr et plus profond. Bjomson ne pourra comprendre son camarade qu'une quinzaine d'années plus tard, après une longue crise de réflexion et d’étude doù il sortira singulièrement grandi. Alors il relira Brand et admirera la puissance de ce poème. En 1866, il ne le pouvait pas, il était d'ailleurs toujours en méfiance contre Ibsen, et ce qui est surprenant est qu’il ait pu lui manifester une si efficace amitié. Dans la lettre même que je viens de citer, on voit, malgré l'irritation que Brand lui a causée, qu'il est confondu devant l'intelligence et l'art d'Ibsen, au moment même où ils excitent son mépris. Il est séduit en même temps que rebuté. D’autres œuvres d'Ibsen avaient déjà produit sur lui ce double effet. En avril 1866, lorsqu’il s’agit d'obtenir du Storting la pension de poète pour Ibsen, la répugnance de Bjomson pour l'œuvre de son ami était plus forte que jamais, et il est d'autant plus remarquable qu'il se soit entremis avec le même zèle que si Brand lui eût plu. Mais naturellement, il circulait partout dans Oslo en proclamant son opinion sur ce drame sans nul ménagement, comme il avait coutume de le faire sur toute chose. En public, dans un discours, il parla incidemment de la « sombre et grandiose peinture » qu'avait faite Ibsen d’une commune des montagnes *. Mais son opinion notoirement connue dans l'étroit milieu que constituait alors le public norvégien avait plus d'importance qu'aucun des articles parus. Cette conduite effectivement double ne provenait d'aucun bas calcul de duplicité, mais au contraire de la violence des réac-
1 Discours du 3 mai 1866, dans Artikler og Taler, I, p. 271-