CLEMENS PETERSEN
lions spontanées de la nature de Bjômson, chez qui l'attraction et la répulsion à l'égard d'Ibsen ne se neutralisaient pas, mais se traduisaient simultanément en actes d'apparence contradictoire. Les amis d'Ibsen du groupe des « Hollandais », qui appréciaient grandement Bjômson comme poète, mais n’aimaient pas son action, ses idées ni son caractère, ne manquèrent pas d’informer Ibsen de cette attitude de Bjômson, et l’interprétèrent sans bienveillance. Ils se trompaient, bien que l'erreur fût excusable. Magdalene Thoresen comprit Bjômson mieux qu'eux, tout en reconnaissant qu'il <t a donné libre cours à sa langue et dit plus qu'il n’aurait dû 1 ». Et Ibsen le comprit aussi, ses lettres à Bjômson ne montrent aucun changement dans sa cordialité.
L'homme à qui Bjômson avait écrit la lettre citée plus haut était Clemens Petersen, à ce moment le critique littéraire le plus important du Danemark. Tous deux étaient très intimes, et Bjômson, après avoir plutôt pris figure de disciple à côté de Clemens Petersen, qu'il admirait à cause de l'étendue de ses connaissances, avait fini par être celui des deux qui avait sur l'autre le plus d'influence. Cela ne se voit pas trop dans le compte rendu de Brand qu’écrivit le critique danois *, et qui occupe la première page du journal tout entière. Il est philosophique plutôt que littéraire, conformément à la manière et au goût de Clemens Petersen. Pour lui, le premier acte est un prologue où une certaine attitude intellectuelle est indiquée en traits généraux. Dans le second acte, l'idée passe de l'ordre imaginatif à l'ordre volontaire, et il s'agit de savoir si l'homme a trouvé sa vocation et si la vocation a trouvé son homme. Brand risque d’abord sa vie, ce qui est très bien, car « pouvoir mourir pour l’idée est la condition pour que l'on sache vivre pour elle, mais rien de plus », et il est des sacrifices plus pénibles
1 L. C. Nielsen, op . rit., II, p. 301.
5 Fœdrelandel , 1866, n° 8o, du 7 avril.
qu’il faut faire à chaque minute de sa vie. C'est pourquoi il y a progression, lorsque Brand sacrifie ses rêves, et décide, à la fin de l’acte, de rester dans sa commune. Il faut aussi sacrifier tout ce que l'on possède, c'est-à-dire la réalité : ceci remplit le troisième acte (sacrifice de l'enfant), où il est seulement regrettable que le poète n'ait pas réussi à écarter de l'esprit du lecteur la question : pourquoi n'éloigne-t-il pas son enfant? « La vie renferme encore les souvenirs, qui suivent la réalité, comme les rêves la précèdent, et bien que l'humain commence ici à disparaître et la folie à venir, il fallait que les souvenirs fussent sacrifiés, dit le poète, et il a raison. » C'est le quatrième acte. Quant au cinquième, « il est un peu difficile à raconter. Le poète — et il y était sans aucun doute obligé, à moins de tomber tout à fait hors de la poésie — a terminé par une série de symboles. Quelques-uns, comme l’église de glace, sont superbement clairs et vigoureux, d'autres, comme la construction de la nouvelle église, sont un peu pâles, et d’autres, comme la fille folle Gerd, impressionnent fortement l’imagination, mais comportent quelque chose de mystique, dont la signification n’est pas claire. Le poète, toutefois, n’a nulle part été incertain, son développement est logique jusqu’au bout. » On voit que l’article est fort élogieux. La mère de Brand est considérée comme « un chef-d’œuvre de description de caractère », et le quatrième acte est signalé comme le plus beau, et psychologiquement le plus délicat de tout le poème. Cependant il est curieux que Clemens Petersen n'ait pas compris la vraie portée du dernier vers. Le sens du poème entier, selon lui, est que l'application du « tout ou rien » ne peut être réalisée quand c'est la glaciale force de volonté qui choisit ce qui est juste, car cela conduit au tragique ; elle doit être réalisée par l’amour, qui seul a en soi la vie et la vérité. Mais le poème « présente seulement l’idée dans son dernier vers comme un postulat qui ne repose que sur une explication critique de la source d’une erreur. Aussi le poème présente-t-il plus une idée qu’une