‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 55 sur 135 · A O. VIN JE · texte numérisé non relu

A O. VIN JE

image... » Il me semble que c’est plutôt Clemens Petersen qui a trop lu le drame en raisonneur à la recherche des idées, et le souci du développement logique l’a empêché de voir le développement psychologique et « l’image ».

C’était, du moins, malgré la lettre de Bjôrnson, un compte rendu très favorable. Ibsen, qui trouvait les critiques norvégiens fort médiocres, s’était d'avance inquiété surtout de Clemens Petersen. Il lui avait écrit et en avait informé Bjôrnson. Il fut assez satisfait du compte rendu du critique danois pour l’en'remercier h

Il y avait alors à Copenhague un jeune homme de vingtquatre ans qui commençait à publier des articles de critique. Il s’appelait Georg Brandès. Peu avant la publication de Brand, il avait chargé un ami, nommé David, qui habitait Rome, de présenter ses compliments à Ibsen, et celui-ci, David s’étant suicidé, adressa une longue lettre au jeune critique pour lui raconter les circonstances de la mort de son ami. La lettre se terminait par ces mots : « Frappez hardiment, il en est besoin chez nous 2. » Ibsen, évidemment informé, pressentait un allié en cet écrivain nouveau. Brandès écrivit un article sur Brand aussitôt que le livre eut paru 3, et y dit que « l’on éprouve, la lecture finie, une émotion accablante d’avoir été face à face avec un génie indigné dont le regard pénétrant oblige la mollesse à baisser les yeux. » Pourtant, l’article est surtout consacré à signaler les défauts de l’œuvre : style parfois forcé, avec des images qui ne s’appliquent pas toujours très bien, satire outrée lorsque les personnages secondaires semblent faire leur propre caricature, situations souvent insuffisamment motivées, et surtout « Ibsen a évoqué un esprit que lui-même

1 Avec quelque retard. Sa lettre de remerciement est du 9 mars 1867, près d’un an après l’article ( Samtiden , 1908).

2 Brève , I, lettre du 25 avril 1866.

3 C’est-à-dire avant d’avoir reçu la lettre d’Ibsen. Mais la publication de l’article fut retardée (Brandès, Levned , I, p. 179) et il ne parut dans Dagbladet que dans le n° 117, du 23 mai 1866.

ne peut plus conjurer », il s'est trop confondu avec Brand, en sorte que le mot de la fin n'a pas de « force convaincante ». Là, Brandès a vraiment touché un point sensible, car si, grâce à son instinct dramatique et artistique, Ibsen est parvenu, comme malgré lui, à écrire un poème dramatique dont la haute valeur demeure, même si l'on ignore les circonstances qui ont provoqué l'œuvre, il y a tout de même laissé trop d’intentions satiriques et a trop pris subjectivement parti pour son héros. Il a écrit trop à chaud. C’est de là, évidemment, que provient l'extraordinaire intensité du drame. Mais de là vient aussi qu’ Ibsen laisse Brand, par moments, se défendre trop bien contre le reproche de manquer de charité, d'où résulte quelque incertitude dans l'esprit du lecteur.

Un dernier article doit être mentionné dans cette longue revue de la presse : celui du poète paysan Aasmund Vinje, qui avait été le camarade d’Ibsen, et fut sans doute embarrassé pour louer convenablement une œuvre où s'exprimaient des tendances scandinavistes que, pour sa part, il réprouvait. Il ne voulait pourtant pas nuire à Ibsen au moment où se posait la question de sa « pension de poète ». Il voulait, au contraire, l’aider de son mieux, et il le dit dans son article *. Il prit alors le parti singulier de considérer Brand comme un personnage comique : « Il est par trop fou pour être sérieux. » Cela permet à Vinje d’être pleinement d’accord avec les opinions supposées d'Ibsen : « Il y a une grande force comique dans cette colère patriotique de Brand ». Toute cette partie centrale de l'article est écrite avec esprit, mais on ne voit guère en quoi elle pouvait servir la cause du poète. Au commencement il s'exprime d'une manière moins fantaisiste. « C’est un poème sans pareil en son genre. Par le mot sans pareil, j'entends surtout qu'aucun de nos dramaturges, tels que A. Munch ou B. Bjornson, ne savent écrire aussi dramatiquement ou

1 Dôlen , 8 avril 1866, reproduit dans : Skrifter i Uival , IV, p. 86.

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