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LES FILLES DE BRAND

avec cet éclat poétique, ou avec cette maîtrise enjouée de la langue. S'il s'agit de comparaison, ils sont, à côté d'Ibsen, plutôt fades. C'est là ce que dira l'histoire de la littérature. » Il va même plus loin, et, depuis qu’il a lu Brand , doit presque croire qu’Ibsen est « au moins la moitié d’un grand homme, d’une de ces étoiles de première grandeur, qui sont treize au ciel et guère plus nombreuses dans l’histoire du monde ». C'était la première fois que l'on considérait Ibsen comme approchant les plus hauts sommets de toute la littérature.

Cette revue de la presse de deux petits pays où les journaux et revues étaient peu nombreux montrent que Brand a fortement ému l'opinion, mais rendent mal compte de la manière dont il a été compris dans le public lisant. Une dame a publié en 1869 un gros roman intitulé Les filles de Brand , où elle suppose que Brand, après la mort d’Alf, a eu deux filles. Un jeune pasteur qui concilie la fermeté de Brand avec l'esprit de charité deviendra amoureux de l'une d'elles. Ce roman est précédé d'une introduction qui est une longue conversation sur le drame d’Ibsen entre quatre dames âgées, trois plus jeunes et cinq hommes. On peut voir là l'extrême confusion des idées des lecteurs, qui s’accordent seulement en ceci qu'ils ont lu le livre avec passion — passion admirative ou indignée. L’un n'a vu qu'une satire contre la veulerie de l’époque, et trouve qu'elle porte, un autre a vu cela aussi, et c'est précisément pourquoi il est irrité. Un autre trouve le livre nuisible, « on le croirait écrit par un païen ». Mais Brand exprime-t-il la conception religieuse de l’auteur? Les avis sont partagés. On considère Brand tantôt comme un « esclave de la loi », tantôt comme un révolté. Mais la plupart des gens parlent d'idées religieuses. Devant cette Babel, on comprend l'avis d’un monsieur qui déclare que Brand est un chef-d’œuvre, et Ibsen un poète du plus haut rang, car il a a une foule de pensées, une vigueur et une audace d'expression, une richesse d'images, un océan de poésie admirables. » — Bien, mais le contenu? —

ŒUVRES D ITALIE

Pur galimatias... « Mais cela ne diminue en rien mon admiration pour la beauté poétique de l'ouvrage, et même je l'admirerais moins s'il renfermait plus de saine raison, et non cette sublime folie qui ravit l'imagination. »

On voit que Laura Kieler, auteur du roman précédé de cette discussion, n'a guère rencontré que des gens soucieux de comprendre le « contenu » de Brand, qui leur paraissait surtout traiter quelque problème religieux, ou si l'un d'eux, par exception, laissait de côté l'examen du « problème >\ c'était au nom d'une doctrine que l'on peut appeler une parodie de la théorie de « l'art pour l'art ». Il est clair que le succès de Brand a tenu à des raisons qui ne sont pas d'ordre esthétique, et si, au lieu de faire son héros prêtre, Ibsen avait pris, comme il a dit qu'il aurait pu le faire « par exemple, Galilée (avec ce changement, bien entendu, qu’il aurait tenu bon, et non admis que la terre est immobile), » son drame n'aurait pas produit le même effet. L'idée du « tout ou rien », comme on l'a vu, était dans l'air, la Norvège était très religieuse, avec une tendance « piétiste », qui provoquait, à ce moment même, des « réveils » religieux, et les esprits étaient assombris par la notion du péché et l'idée d'un Dieu sévère et vengeur. Ibsen, par l'âpre sévérité de Brand, prenait lui-même l'aspect d’un tel Dieu, et les bonnes gens s'y sont presque trompé. Ils ont surtout ressenti le poème comme un sermon violent, que l'on subit en baissant les épaules. Camilla Collett, a écrit : « Ibsen a envoyé Brand et Peer Gynt à son pays, et ces livres n'ont suscité qu'une stupeur malveillante. Le cri général fut : Gare l'obus ! » Ibsen, avec un tel livre, était en voie de devenir grand homme, mais non de se faire aimer du public.

Ce public était uniquement un public « bourgeois ». Le peuple, et en particulier les paysans, lisaient, en Norvège,

1 Camilla Collett, Sidste bîade , 1872, ( Mindeudgave , II, p. 207).

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