‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 60 sur 135 · CHAPITRE IX MÉTAMORPHOSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX MÉTAMORPHOSE

Un jour du printemps de 1866, des membres de la colonie Scandinave partent en excursion. A Frascati, on loue des ânes et on va dans les monts albains. Ibsen était dépenaillé, comme toujours, et de plus, fort maussade. Il répondait à peine quand on lui parlait. La journée s'avançant, il disparut. Lorsqu'on s’aperçut de son absence, on supposa qu’il avait pris les devants, et qu’on le retrouverait au prochain village. Mais non, pas d’Ibsen. Sa femme commençait à s'inquiéter. La promenade fut tout à fait manquée. Vers le soir seulement, en revenant à Frascati, on le retrouva, l’humeur très sombre. Mais le lendemain, à Rome, on fut tout surpris de le revoir dans un autre costume, tout flambant neuf, avec une chemise repassée et des manchettes. C'est depuis ce jour qu’il a été constamment le monsieur tiré à quatre épingles, d'une correction un peu pédante *.

Il redevenait lui-même, en cela aussi. On a vu, en effet, qu’à Bergen, il aimait s’habiller avec recherche. A Rome, il avait jusqu’alors affecté l’allure bohème de l'artiste indifférent à ces détails matériels, et le milieu de la colonie permettait une tenue négligée. Il était de ceux qui l’exagéraient plutôt. Mais

1 Erik Lie, Erindringer fra et digterhjem , p. 24. *•*

ŒUVRES D'ITALIE

en réalité il souffrait de vivre ainsi, et dès qu'il eut en mains la possibilité de changer, il transforma d’abord son aspect. Je suppose que la promenade à Frascati est du mois d’avril, peu après la réception des honoraires pour la première édition de Brand .

Ces honoraires montaient au double de ce qu’il espérait, puisqu’il croyait que Hegel tirerait seulement une édition de 625 exemplaires, ce qu’il avait accepté par sa lettre égarée. Cela ne le mettait pas, toutefois, très à l’aise. Des 600 riksdaler d’honoraires Hegel a dû retirer les 100 spd. d’avance, et Ibsen n’a reçu que 1 120 fr. d’alors environ, sur lesquels il a sans doute pris de quoi payer ses dettes les plus criardes. Il pouvait lui rester de quoi vivre deux ou trois mois. Mais le plus pressé fut pour lui de reprendre une tenue honorable.

Il n’avait guère qu’un espoir de trouver des ressources nouvelles, en attendant qu’il eût achevé un autre drame : la « pension de poète » dont Bjômson lui avait parlé le premier, dès le mois de juillet 1865 \ et à laquelle il ne croyait pas alors *. Il y croyait si peu qu’il ne fit rien, n’adressa même pas de demande. Mais Bjornson insista, et ses amis « hollandais » se mirent à sa disposition. L’un d’eux, Mikhael Birkeland, lui conseilla d’écrire sa pétition au roi, sans doute parce que le retard nécessitait de suivre cette voie exceptionnelle. Les comptes rendus affluaient déjà, Ibsen venait de lire celui de Morgenbladet, du 3 avril, qui lui avait plu, et les chances d’obtenir la pension lui parurent plus sérieuses qu’il ne l’avait prévu. Il avait d’ailleurs de la sympathie pour le roi Cari, voyant en lui un bon scandinaviste. Il écrivit le 15 avril la pétition dont un passage est cité p. 130, et la mit sous enveloppe adressée au chef de la délégation du gouvernement norvégien à Stockholm, le ministre d’État Sibbern. Celui-ci

1 Gro-lid, II, p. 167.

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