‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 7 sur 135 · LOM · texte numérisé non relu

LOM

et changeai mon plan de voyage. Le marché des gens de Lom. A pied vendredi 4 juillet par la vallée de la Bæver à Rôisem, d’où à cheval au châlet du Prêtre, où j’arrivai à 10 heures, 10 heures et demie. Le 5 juillet (samedi), à 4 heures du matin, avec Aubert et quelques autres, en route sur le fjeld. Bæverthun — cime de Hestbræ — pic de Smôrstab, Galdhô, Fanaraaken (superbe !) — * les haltes et repas. — Descente, Horungeme, les pics de Skagastôl et de Ring — la vallée de Helge et Fortun. Descendu à Skjolden le soir à 8 heures.

Il oublie la course qu’il a sans doute faite à pied de Gardmo à Lom (quinze kilomètres environ). Lom, où commence la haute montagne, et où Ton ne pouvait accéder en voiture que par le seul chemin de Vaage, était « le bout du monde », en sorte que la population paysanne y était assez arriérée et a manquait d’usage » l. On n’y trouvait pas la moindre auberge, et la seule ressource, pour les touristes, était de demander rhospitalité au pasteur F.-J. Aaxs. On y était d’ailleurs d’autant mieux accueilli que les voyageurs, alors plutôt rares en ces régions, étaient une distraction appréciée dans ces pays perdus. On le voit par les mémoires de la fille du pasteur, où sont notés tous leurs passages : deux ou trois par an. Vin je avait été le dernier visiteur de l’année précédente, et n’avait pas plu. Puis, à la fin de juin, on avait vu Yngvar Nielsen et son père, et Ibsen arriva « dans les premiers jours de juillet » (exactement le 3 au soir).

L’hôte était muet et fermé, et tous nos efforts pour le mettre en train furent inutiles. Même mon père s’y essaya cette fois vainement, et nous avons en le sentiment que notre poète avait quitté le presbytère aussi étranger qu’il y était venu. Aussi fut-ce une joyeuse surprise, lorsque, quinze ans plus tard, au jubilé d’Upsal, Henrik Ibsen vint à moi comme une vieille connaissance, avec un vif souvenir des journées d’été passées au presbytère de Lom... *.

Ces journées d’été se réduisirent à une soirée plus une bien courte matinée, puisque le lendemain de son arrivée Ibsen dut

1 Elise Aubert, Fr a de garnie prceslegaarde , pp. 86 et 87.

i Ibid., p. 180.

ŒUVRES D’ITALIE

faire seize kilomètres à pied pour aller à Rôisem, plus à peu près autant pour coucher au Chalet du Prêtre. Cette hâte s’explique par la décision qu'il prit de modifier son itinéraire. Pour sortir de Lom sans revenir sur ses pas, il ne pouvait suivre que les chemins de montagne qui allaient vers Fortun, ou ceux qui menaient à Merok, et il avait sans doute choisi d’abord ceux-ci, qui le rapprochaient du Romsdal, terme de son voyage. Mais Fortun était bien tentant. Il longerait les plus grands glaciers, il referait plus complètement l’excursion racontée 1 par N. R. Ostgaard, qu’il avait connu comme membre de la direction du « Théâtre norvégien ». Un poème de Kjerulf, paru l’année précédente, et le récit du voyage de Vinje, paru au commencement de l’année, tous deux dans les suppléments du jour de l’an de la revue de Botten Hansen, étaient aussi présents à son esprit. Or, un hôte du presbytère, L. M. B. Aubert, qui épousa Elise Aars deux ans plus tard, devait partir par Fortun le 4. Il ne pouvait changer sa date, car il s’agissait pour lui de rejoindre le vapeur Framnœs au fond du fjord de Sogn afin d’aller à Bergen, et le vapeur ne passait que deux fois par semaine. Aubert, connaissant la région, put indiquer à Ibsen comment, en prenant le même bateau, il pourrait se rendre à Hellesylt au lieu de Merok, et de là dans le Romsdal, et Ibsen se laissa sans doute persuader sans peine.

Si bref qu’ait été son séjour à Lom, il trouva le temps d’y recueillir une curieuse histoire, qui est ainsi contée par Élise Aubert 2 : Graffer était une ferme située haut dans la montagne, à quelques kilomètres de Lom, et qui appartenait à une vieille famille paysanne très fière de son ancienneté. La vieille Mari Graffer était fort avare et se cramponna jusqu’à la mort à ses biens malgré les admonestations sévères du pasteur qui lui disait qu’elle ne pourrait pas les emporter dans

1 Fra Skov og Fjeld, Christiania, 1858. Ibsen n*a suivi que jusqu à RÔisem ritinéraire d’Ostgaard.

2 Elise Aubert, Fra de garnie prœslegaarde, pp. 1 03-109.

LE JOTUNHEIM

la tombe. Après sa mort on trouva quantité de billets dans ses couettes. Elle avait une fille, Rônnaug, qui épousa un pauvre diable, parce qu’elle le trouvait beau. L’homme était intelligent, devint prévôt (lensmand) et député. Mais sa bellemère Mari Graffer trouvait qu’il dépensait trop, et Rônnaug était autoritaire, violente et capricieuse, si bien que le prévôt eut son lit de mort dans une cabane de la ferme, tandis que sa femme, malade aussi, couchait dans la grand’salle. Il voulait faire un legs aux gens de sa famille, malgré le testament réciproque signé par les deux époux, et le pasteur, faisant fonction de notaire, dut aller maintes fois d’un lit à l’autre. Mais Rônnaug fut intraitable. De plus, lorsque son mari fut mort, elle défendit au pasteur de prononcer un discours sur sa tombe, disant : « Comme va-nu-pieds il est entré à Graffier, comme va-nu-pieds il sera enterré. »

La mort du prévôt datait du mois de décembre précédent, et Ibsen ne pouvait être mieux renseigné qu’au presbytère, puisque le pasteur Aars avait joué un rôle important dans la double histoire de Mari Graffer et de Rônnaug Staff h Mais il semble l’avoir entendue plutôt de quelque paysan de Lom, car Élise Aubert n’en parle pas à propos de son passage, et ne se souvient que de son mutisme. Interroger les paysans était d’ailleurs, en quelque sorte, sa fonction pendant ce voyage, et ses notes prouvent qu’il s’entendait à les faire causer, et comme il y avait « marché » à Lom, il a eu occasion de voir des gens. Quoi qu’il en soit de sa source, il est bien certain qu’il a connu en détail toute l’affaire, il l’a racontée à sa bellemère Magdalene Thoresen, qui en a fait le sujet de sa nouvelle Gudrun 2, et surtout, lui-même a composé, deux ans après

1 II y eut procès, que Rônnaug gagna contre les parents de son mari, le testament réciproque ayant été considéré comme authentique et par suite irrévocable. On y voit que Staff avait seulement voulu distraire de sa moitié de la fortune commune une somme de 8 100 spd. (environ 45 000 fr.) en faveur de sa famille ( Norsk Retsiidende , XXXII, p, 89).

i Tidsskrift for Hemmet , XIV, 1871.

T. VII

ŒUVRES D'iTALIE

son excursion, en combinant les deux figures de Mari et de Rônnaug, la sinistre figure de la mère de Brand. A partir de Lom, son excursion va être presque constamment, pendant quinze jours, une préparation à Brand , — bien à son insu, car il n'avait encore aucune idée d'écrire un pareil drame.

La première journée en quittant Lom pour aller coucher au « Chalet du prêtre » menait les voyageurs entre les glaciers de Hetsbræ et de Galdhô par un chemin encore assez praticable, mais Ibsen, qui n’avait pas l’habitude des hautes montagnes, trouva la montée pénible. Dans un article où il a décrit une autre région, il s’est souvenu de cette marche : « ...pendant une demi-journée nous avons rampé sur les fjelds, grimpant et descendant, et lorsque nous avons demandé au guide si maintenant nous n’étions pas au fjeld nous avons reçu cette réponse : — Nous n’y serons pas avant demain K » Ce lendemain, on devait traverser le Jotunheim : cinquante kilomètres environ par des sentiers mal frayés. Aussi fallut-il se lever à quatre heures du matin. Mais les paysages vus ce jour-là furent sans doute ceux de tout son voyage qui restèrent le plus nettement gravés dans son esprit, bien qu’il n’en ait pris aucun croquis. L’impression qu’il éprouva paraît avoir été surtout un sentiment d’écrasement. Élise Aubert raconte :

De Lom, cet été-là, Ibsen traversa les monts de Sogn en compagnie de mon mari, qui se rendait à Bergen. Il fut tellement impressionné par le caractère grandiose de la haute montagne qu'il oublia complètement qu’on était en plein été, et demanda à mon mari : « Croyez-vous que ce sera vert quand nous descendrons dans le Sogn1 2 ? »

A un endroit, lorsqu’il était encore dans la vallée de la Bæver, il a dû voir « l’Église du Troll », grotte curieuse creusée dans le roc. D’ailleurs, le mot « église » revient souvent parmi les désignations de cimes et autres lieux dans le Jotunheim. Ii

1 V. tome V, p, 528.

2 Elise Aubert, loc. cit ., p. 181.

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