‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 83 sur 135 · LE PROPRIÉTAIRE · texte numérisé non relu

LE PROPRIÉTAIRE

Oui ; mais reste !

BRAND

Bien ; alors, qui risque la vie?

UN HOMME

Je n'y vais pas.

UN AUTRE Et moi non plus !

BRAND

PLUSIEURS

C'est aller tout droit à la mort !

BRAND

Votre Dieu ne passe personne ; mais c'est le mien qui est à bord !

LA FEMME, se tordant les mains.

Il va mourir damné !

BRAND, crie de la barque .

Un homme

suffit pour l’écope et la voile !

Vienne un qui donnait tout à l’heure ! Donnez, donnez jusqu’à la mort !

PLUSIEURS, reculent.

Ne demande pas !

UN SEUL, menaçant.

Sors de là !

C'est braver Dieu trop violemment !

PLUSIEURS voix L'orage enfle !

D'AUTRES La corde casse !

BRAND, s’agrippe fortement avec la gaffe et crie à la femme étrangère.

Bon ; viens alors, toi ; mais viens vite !

LA FEMME, recule.

Moi ! Quand personne... !

ŒUVRES D’iTALlE

BRAND

Eh bien, qu’ils restent.

LA FEMME

Je ne peux pas!

BRAND

Non?

LA FEMME

J’ai les gosses... !

BRAND, riant.

Quelle vase où fonder la vie !

AGNÈS, les joues rougest se tourne brusquement vers Ejnar , pose la main sur son bras , et dit :

Tu as tout entendu?

EJNAR

Oui, il est ferme !

AGNÈS

Dieu te garde ! Tu vois ta tâche !

( Elle crie à Br and.)

Hé,... voici un qui est bien digne d’aider à l’œuvre de salut !

Viens donc !

BRAND

EJNAR

Moi!

AGNÈS

Va ! Je t’ai donné !

Haut monte ma vue, qui rampait.

BRAND

EJNAR

Je me serais offert, avant

de te connaître, et avec lui j’au...

AGNÈS, frémissante.

Et main... !

EJNAR

Ma vie est jeune et chère Je ne peux pas !

AGNÈS, recule.

Qu’as-tu dit là !

EJNAR

Je n'ose pas !

AGNÈS, criant.

Oh, désormais,

les trombes d’eau de la tempête font entre nous un océan !

(A Brand.)

Je monte en barque, moi!

BRAND

Bien ; viens !

LES FEMMES, effrayées de la voir sauter à bord.

Jésus !

EJNAR, la saisit , désespéré.

Agnès !

TOUTE LA FOULE, se précipitant.

Arrête ! Reviens !

BRAND

Où, la maison?

LA FEMME, indiquant du doigt .

On voit le bout,...

au cap, derrière l’écueil noir !

( La barque quitte la rive.) EJNAR, criant après eux .

Rappelle-toi tes sœurs... ta mère !

Ta vie...

AGNÈS

Nous sommes trois à bord !

(La barque fait voile. La foule se rassemble sur les hauteurs et regarde avec V angoisse la plus vive.)

UN HOMME Il double la pointe !

UN AUTRE Non!

LE PREMIER

Vois,...

il Ta déjà derrière lui !

LE SECOND

Un coup de vent ! Ils sont perdus !

Le vent emporte son chapeau !

UNE FEMME

Au vent ses cheveux mouillés volent, aussi noirs qu’ailes de corbeau !

BRAND

LE PREMIER HOMME Tout bouillonne et fume.

EJNAR

Quel est

ce cri qui a percé l'orage?

UNE FEMME Il vient du fjeld.

UNE AUTRE, indique du doigt,

Gerd est là-haut, qui rit et hue l’acte du prêtre !

LA PREMIÈRE FEMME Elle va soufflant dans sa corne, lançant des pierres comme sorts !

LA SECONDE FEMME Voilà qu’elle jette sa corne, et crie entre ses mains ouvertes !

UN HOMME

Oui, crie et hurle, vilain trold,...

ce gaillard a défense et garde !

UN AUTRE

Par temps pire, et lui à la barre je pars sans crainte une autre fois.

LE PREMIER, à Ejnar.

Qu'est-il?

EJNAR

Prêtre.

LE SECOND

Mais, ce qu'il est,...

ŒUVRES D’ITALIE

on le voit bien, c’est un gaillard !

Il est brave, fort et hardi.

LE PREMIER

Un prêtre comme il nous le faut !

LE SECOND

Oui, un prêtre comme il nous faut !

(Ils se dispersent sur les hauteurs .) LE BAILLI, rangeant ses livres et ses papiers.

C’est tout de même irrégulier d’être étranger dans une cure, d’intervenir, risquer sa vie, sans qu’il y ait force majeure...

Moi aussi, je fais mon devoir, mais sans sortir de mon district.

(Il sort.)

(Devant la cabane sur le cap. La journée est avancée. Le fjord est uni et calme.)

AGNÈS est assise près de la berge. Au bout d’un moment , BR AND sort de la cabane.

BRAND

Voilà la mort. Elle efface toute trace d’épouvante ; maintenant, les traits paisibles, l’homme gît serein, léger.

L’illusion vaine peut-elle éclairer ainsi la nuit?

BRAND

Du brutal crime d’enfer il n’a vu que l’enveloppe,...

ce qu’on dit avec la bouche,...

ce qu’on touche avec les mains,...

ce qui marque au fer son nom,...

l’acte brutal sur l’enfant.

Mais les deux petits, anxieux, aux grands yeux écarquillés, oiselets effarouchés bien serrés au coin du poêle, qui ne font que regarder,...

sans savoir au juste quoi,...

eux, dont l’âme est pénétrée d’une boue qui restera, malgré l’usure du temps, sur les blancs vieillards voûtés,...

eux , de qui la vie prend source dans cet affreux souvenir,...

eux, qui vont grandir avec le frisson de l’acte horrible,...

nul feu ne consumera le cadavre de l’idée,...

il n’a pas su voir en eux l’instrument d’expiation...

D’eux peut-être sortira pas à pas péché et crime.

Pourquoi? Réponse insondable,...

ils étaient fils de leur père.

Que faut-il rayer sans dire, et aplanir en douceur?

Où commence un poids de faute

ŒUVRES D’ITALIE

pour ce qu'on lègue à la race?

Quel tribunal, et quel juge, quand viendra la grande audience !

Qui va témoigner, scruter, quand tout le monde est coupable ; qui osera présenter ses ignobles documents?

Admettra-t-on la réponse :

Dette provenant du père?...

Sombre énigme formidable, nul ne saurait te résoudre.

Sur le bord d’abîme dansent, inconscients, les gens légers;...

oui, les âmes crient et tremblent,... mais sur mille un seul voit-il quel amas de crimes monte du petit mot simple : vivre .

(Quelques personnes de la foule précédente s'avancent de derrière la maisony et s* approchent de Brand.)

UN HOMME

C’est notre seconde rencontre.

BRAND

Il n’a pas besoin de votre aide.

L’HOMME

Lui-même est quitte et secouru, mais ils sont trois chez lui, qui restent. BRAND

Alors?

L’HOMME

Du peu qu’on nous donna nous apportons une parcelle...

BRAND

BRAND

Si tu donnais tout , hors la vie,

Sache que tu n'as rien donné.

L'HOMME

Si celui qui est mort avait crié d'une barque en détresse, exposé à péril mortel, j'aurais risqué ma vie moi-même.

BRAND

Mais péril d'âme compte peu?

L'HOMME

Tu sais, gens de labeur nous sommes.

BRAND

Alors détournez votre vue du soleil en haut du coteau, ne louchez pas ainsi, l'œil gauche vers le ciel, et le droit fixé au sol, où, dos courbé, vous-même, vous êtes attelés au joug.

L'HOMME

De ta part j'attendais plutôt le conseil de secouer le joug.

BRAND

Oui, si vous pouvez.

L'HOMME

Tu es fort.

ŒUVRES D ITALIE

Vraiment?

L’HOMME

Bien des gens, jusqu'ici, nous ont dit et montré la route ;...

ils Y indiquaient, toi, tu l'as prise.

BRAND

Tu dis...?

L’HOMME

Les mots ne laissent pas autant de trace qu'un seul acte.

Voici : au nom de la commune...

nous voyons qu'il nous faut un homme.

BRAND, agité.

Que voulez- vous?

L’HOMME Sois notre prêtre.

BRAND

Moi? Ici !

L’HOMME

Tu as dû apprendre que notre paroisse est sans prêtre?

BRAND

Oui, je me rappelle...

L’HOMME

Autrefois

grande, la commune est petite.

Mauvaises années, grains gelés.

BRAND

épidémies sur gens et bêtes, misère qui nous frappa tous, famine engourdissant les âmes,...

plus de vivres ni de semences,...

et b on manqua de prêtre aussi.

BRAND

Tout ce que tu veux, ça, jamais!

J’ai charge d’un plus haut devoir.

Il me faut la vie en action, il faut que le monde m’écoute.

Que faire ici? Bloqué au fjeld, le verbe humain est sans puissance.

L'HOMME

Le fjeld fait écho, et prolonge le verbe net, dit avec force.

BRAND

Qui s'enferme dans une cave, quand s’ouvrent les larges champs libres?

Qui laboure landes en friche, s’il trouve terre cultivée?

Qui demande fruits aux pépins quand les jeunes arbres en ont?

Qui s’use au fatras quotidien, s’il a l’essor vers la lumière?

L’HOMME, branle la tête .

J’ai compris l'acte,... non les mots.

BRAND

N’insiste pas ! à bord ! à bord !

(Il va pour sertir.)

ŒUVRES D’ITALIE

L'HOMME, lui barre le chemin .

La mission que tu veux poursuivre, l’œuvre à laquelle tu aspires,...

tu y tiens donc bien?

BRAND

C’est ma vie

tout entière !

L'HOMME

Eh bien, reste donc !

(Avec fermeté.)

Si tu donnais tout, hors la vie, sache que tu n'as rien donné.

Il est ceci, qu'on n'offre pas ; c'est l'être intime au fond de soi.

On ne peut retenir, brider, barrer ce fleuve : une mission il veut aller jusqu'à la mer.

L'HOMME

Caché dans marais et tourbières,...

il l'atteint bien comme rosée.

BRAND, le regarde fixement.

Qui t'a inspiré ces paroles?

L'HOMME

Toi-même, au moment du grand acte.

Par la tempête et hautes vagues,

BRAND

tu as bravé orage et mer, risqué ta vie sur une planche, pour l’âme égarée d’un pécheur, alors bien des cœurs ont senti du froid, du chaud, vent et soleil, on aurait dit un carillon...

( II baisse la voix.)

Demain, c’est oublié, peut-être, nous plierons le drapeau d’essor qu’aujourd’hui tu nous as hissé.

BRAND

Sans énergie, pas de mission.

(Durement.)

Faute d’être ce que tu dois,...

sois nettement ce que tu peux; sois homme de la glèbe à fond.

L’HOMME, le regarde un moment , et dit :

Malheur, toi, qui éteins et pars ; quand nous, un instant, avons vu !

(Il sort y les autres le suivent en silence.) BRAND, les suit longtemps des yeux.

Un par un, la tête basse, groupe silencieux, ils rentrent.

Tristes, la démarche lente, ils s’avancent las et lourds ; tous s’en vont, pleins de tristesse, comme menacés de verges tels que le père des hommes expulsé du Paradis,...

ŒUVRES D'iTALIE

le front voilé par la faute, contemplant le gouffre sombre, portant le gain de la science, fin de leur aveuglement.

Hardi, j'ai voulu créer L'homme neuf, entier et pur;...

voilà l'œuvre,... il est l'image, non de Dieu, mais du péché...

Hors d'ici vers des champs larges, qui ont place pour un preux !

(Il va pour sortir , mais s'arrête en apercevant Agnes sur la berge.)

Tiens, on croirait qu'elle écoute Un chant qui serait dans l'air.

Dans la barque ballottée Sur les flots, elle écoutait,...

écoutait, tenant la barre,...

écoutait en essuyant l'écume sur son front clair.

L'ouïe semblait déplacée, et elle écoutait des yeux.

(Il s'approche.)

Jeune fille, est-ce la ligne courbe du fjord que tu suis?

AGNÈS, sans se tourner .

Ni du fjord ni de la terre ; à ma vue, tous deux se cachent.

J’aperçois qui se détache nette, une terre plus grande ;

BRAND

et je vois mers, estuaires; et soleil perçant la brume.

Des lueurs aux flammes rouges jouent autour de pics voilés, je vois un désert immense, où de grands palmiers se dressent, projetant des ombres noires, balancés par les vents âpres.

Là, nulle trace de vie;

c’est comme un pays qu'on crée ;

j'entends retentir des voix,

qui proclament : aujourd'hui ,

tu es sauvé ou perdu ;

fais ton œuvre grave et lourde ;...

tu vas peupler ce pays !

BRAND, enthousiaste.

Dis, que vois-tu encore?

AGNÈS, la main sur la poitrine.

Là

je sens des forces qui couvent, comme un fleuve qui déborde, je vois l’aube qui se lève.

Mon cœur grandit comme un monde, s'élargit de tous côtés, j'entends des paroles dire :

tu vas peupler cette terre !

Toutes pensées à venir, toute action à consommer, bruit, s'éveille, aspire, bouge, comme à l'approche du terme ;

ŒUVRES D'ITALIE

je vois, ou plutôt devine celui qui d'en haut domine, je sens qu'il contemple en bas, plein d’amour et de douleur, clair et doux comme l'aurore, triste à en mourir, pourtant ; et j'entends des voix qui disent :

aujourd'hui , crée, sois créée ; tu te perds ou tu te sauves fais ton œuvre, grave et lourde !

BRAND

Oui, c'est bien ! Descendre en soi !

C'est la voie. La route est là.

Notre cœur,... voilà le monde mûr, refait pour vivre en Dieu ; là mourra l'autour-vouloir là naîtra l'Adam nouveau.

Que le monde aille son train de servage ou de chansons;...

mais en cas d’hostilité,...

s’il veut étouffer mon œuvre,...

par le ciel, alors, je frappe !

Place, sur la terre entière, pour être pleinement soi,...

c’est un juste droit de l'homme, je n'en réclame aucun autre !

(Il réfléchit en silence un moment , puis dit :)

Être soi?... La dette pèse, qu’on a héritée des siens.

(Il s* arrête et regarde hors de la scène.)

BRAND

Cette femme si courbée qui vient, gravissant la pente, voûtée, cou baissé, qui est-ce?

Pour souffler elle s'arrête, s'appuie pour ne pas broncher, de ses doigts maigres fouillant vite en ses poches profondes comme un trésor qu’elle palpe.

Sur ses mollets secs en pattes d'oiseau, la jupe ballotte ; mains crochues comme des serres, elle fait penser à l’aigle cloué sur le mur de grange.

( Inquiet soudain.)

Quel froid souvenir d’enfance, souffle du fjord, de chez moi, répand un givre sur elle,...

en moi-même un givre pire?

Dieu de pitié ! C'est ma mère !

LA MÈRE DE BRAND, monte , s'arrête à demi visible sur la colline , tient la main au-dessus de ses yeux et regarde autour d'elle .

Il est ici, a-t-on dit.

(Elle s'approche.)

Diable

de soleil,... il m'aveugle presque.

Fils, est-ce toi?

BRAND

Oui.

LA MÈRE, elle se frotte les yeux.

Oh, ce jour,

3oS

on en a les yeux tout brûlés ; prêtre ou paysan, c'est tout un.

BRAND

Chez nous, je n'ai vu de soleil de T automne au chant du coucou.

LA MÈRE, rit silencieusement.

Non, c'est ce qu'il faut. A geler comme glaçon de la cascade, on devient fort à tout oser,...

et se croit sauvé tout de même.

BRAND

Bonjour. Adieu. J'ai peu de temps.

LA MÈRE

Oui, tu étais toujours rapide.

Gamin, tu voulais t'en aller...

BRAND

Cela te semblait pour le mieux.

LA MÈRE

Oui, avec raison, même encore ; il fallait bien que tu sois prêtre.

( Elle le regarde de plus près.)

Il est devenu grand et fort.

Mais prends garde à ce que je dis,...

veille bien sur la vie !

BRAND

C'est tout?

BRAND

LA MÈRE

La vie? Oui, qu’y a-t-il de plus?

BRAND

Je voulais dire : ton conseil, est -il tout?

LA MÈRE

Si tu en sais d’autres, fais ce que tu veux. Sur la vie, veille pour moi ; je l'ai donnée.

(En colère.)

On vante partout tes prouesses ; j’en suis toute remplie d’effroi.

Au fjord ! Tu pouvais me voler la vie qu’il faut garder pour moi .

Tu es le seul de la famille.

Tu es mon fils, ma chair, mon sang.

Tu termines, comme un faîtage, la maison bâtie poutre à poutre.

Tiens bon ; sois fort ; longtemps résiste ! Gare à la vie ! Pas de faiblesses !

Vivre est un devoir d’héritier,.., et tu seras le mien... plus tard...

Ah? C’est pourquoi tu es venue me voir avec tes poches pleines?

LA MÈRE

Fils, es-tu fou?

( Elle recule.)

ŒUVRES D’ITALIE

N’approche pas !

Reste là ! Je joue du bâton !

(Plus calme ,

Qu’est-ce que tu veux dire?... Écoute!

Je vieillis d’année en année ; ça mène au tombeau tôt ou tard ; tu auras donc tout ce que j’ai ; c’est compté, mesuré, pesé...

Je n’ai rien sur moi!... C’est tout à la maison. Ce n’est pas gros ; mais qui l’aura n’est pas mendiant...

Reste où tu es ! N’approche pas !...

Je te promets de ne pas mettre dans un trou, ni d'enterrer un liard en quelque endroit secret,...

de ne rien cacher sous des pierres, dans le mur ou sous le parquet ;...

c’est toi, mon fils, qui auras tout ; mon héritage est pour toi seul.

BRAND

A quelles conditions?

LA MÈRE

Rien qu’une :

ne va pas gaspiller la vie.

Maintiens, fils après fils, la race ; je ne veux pas d’autre récompense.

Et veille aussi à ne rien perdre,...

que rien ne s’égare et tout reste augmente ou non ce que tu as, mais garde, garde, an après an !

BRAND

BRAND, après un court silence.

Il faut nous expliquer, tous deux.

Je t'ai résisté dès l'enfance;...

je n'ai été fils, ni toi, mère, tu as grisonné, j'ai grandi.

LA MÈRE

Je n'ai pas besoin de caresses.

Sois comme tu veux ; je suis ferme.

Sois rêche et dur, sois un glaçon,...

ma carapace tiendra bon ;

mais garde,... au moins tels quels... les biens,.

qu'ils demeurent dans la famille !

BRAND, faisant un pas vers elle.

Et si je pensais, au contraire, à les jeter à tous les vents?

LA MÈRE, recule en chancelant.

Jeter,... ce pour quoi ma vie serve m’a fait blanche et toute voûtée !

BRAND, avec un lent signe de tête.

Jeter.

LA MÈRE

Jeter ! Si tu fais ça, c’est mon âme qu’aux vents tu jettes !

BRAND

Et si, quand même, je le fais !

Si à ton lit j’arrive un soir, quand la lumière est à côté, quand, le psautier en mains, tu dors

ŒUVRES D'iTALIE

la première nuit de la mort,...

si je tâte alors, fouille, touche, et trouve trésor sur trésor,...

si je prends la lumière, allume?..,

LA MÈRE, s'approche , angoissée.

D'où t'est venue pareille idée?

BRAND

D'où? Faut -il que je le dise?

LA MÈRE

Oui!

BRAND

C'est une histoire, en mon enfance dont le souvenir est tenace, qui fait horreur, comme la fente d'un bec de lièvre guéri.

Un soir d’automne. Père mort, toi, malade au lit. Sans bruit, j’entre, je le vois, pâle, sous le cierge.

Les yeux fixes, je regardais,...

il tenait un livre de psaumes ; son profond sommeil m'étonnait, et de voir son poignet si mince ; je sentais une odeur de toile;...

j'entendis des pas à la porte;...

une femme entra sans me voir,...

et gagna promptement le lit.

Elle se mit à fureter,

déplaça la tête du mort,

puis tira un paquet, puis d'autres,...

elle comptait, disait : encore !

BRAND

Des oreillers elle sortit un paquet lié, avec des nœuds, qu’elle arracha d’une main vive et déchira avec ses dents.

Elle fouillait, en trouva d'autres, comptait, disait : encore, encore ! pleurait, priait, geignait, jurait ; éventait toutes les cachettes,...

puis, ayant trouvé, âpre comme un faucon, fondait sur sa proie.

Enfin, tous les recoins vidés, elle sortit en condamnée, mit dans un chiffon sa trouvaille, et gémit tout bas : voilà tout !

LA MÈRE

Je voulais beaucoup, j’avais peu ; et c’était payé plus que cher.

BRAND

Ça t’a coûté plus cher encore ; tu as perdu mon cœur filial.

LA MÈRE

Possible. C’est vieille pratique :

troc de biens contre sentiments.

J'ai donné d'abord plus haut prix,...

la ruine de ma vie, je crois.

Oui... aujourd’hui, c’est bien éteint

c’est une lumière, un essor,

qui semble à la fois bête et beau

ŒUVRES D'ITALIE

j'ai donné je ne sais plus quoi;...

les gens appelaient ça l’amour...

Je me souviens, ce fut pénible ; mon père donnait ce conseil :

oublie le journalier ; prends l'autre ; tant pis s’il a un corps débile ; c’est un gars qui a de la tête ; il doublera ce qu’il possède !..

Je le pris, pour ma courte honte.

Jamais il n’atteignit au double.

Mais depuis j’ai trimé, peiné, et il ne s’en faut que de peu.

BRAND

Et sais-tu, si près de la tombe, que tu donnas ton âme, en outre?

LA MÈRE

Oui, je le sais, je l’ai montré quand j’ai fait de mon fils un prêtre. Le temps venu, prends mon salut en charge, en merci de mes biens.

J’ai du solide et des biens meubles ; tu as verbe, et foi, et pouvoir.

BRAND

Bien qu’avisée, tu t’es trompée, à me voir au miroir d’ici.

Ils sont nombreux dans les campagnes, les parents dont l’amour est tel l’enfant, pour vous, est l’intendant des bribes qu’on laisse après soi ;

BRAND

une lueur d'éternité parfois effleure votre esprit; vous voulez la suivre, et croyez que votre affaire est bien en règle quand les biens restent en famille,...

que vous liez la mort à la vie, et que l'éternité résulte des suites d’années qui s'ajoutent.

LA MÈRE

Laisse, fils, le cœur de ta mère, prends le bien, quand il t'échoira.

BRAND

Et la dette?

LA MÈRE

La dette? Quelle?

Il n'y a pas de dette.

BRAND

Soit ;

Mais s’il y en avait, j'aurais à les régler, à en répondre.

C'est affaire au fils de payer toute créance de sa mère ; la maison serait-elle vide,...

j'hériterais encor des dettes.

LA MÈRE Nulle loi n'y contraint BRAND

Pas celle

qu’on écrit avec plume et encre ;

mais en tout cœur de fils loyal une autre loi reste gravée,...

cette loi sera obéie.

Aveugle, apprends enfin à voir !

Tu as réduit les biens de Dieu, gaspillé l’â me à toi confiée ;

Timage reçue en naissant, tu l'as couverte de limon; et ton esprit, jadis ailé, tu l'as avili et rogné.

Voilà ta dette. Où t'adresser, quand Dieu réclamera son dû?

LA MÈRE, effrayée .

Où m’adresser?

BRAND

Ne crains rien ; ton fils se charge de la dette.

L'image de Dieu dégradée, je veux la restaurer en moi !

Rejoins les morts avec confiance.

Tu ne mourras pas endettée;...

je règle la dette.

LA MÈRE

Et le crime?

BRAND

Ta dette. Elle seule ; prends-y garde.

Ton fils règle ta dette d’âme ; de tes péchés tu dois répondre.

Le total de valeur humaine.

BRAND

dans l'effort d'un serf écorné, peut, à la dernière obole, être compensé par un autre ; mais le fait du dommage est crime ; pour lui, repentir,... ou la mort !

LA MÈRE, agitée.

Le mieux est de rentrer chez moi à l’ombre de l’abrupt glacier ; une moisson d’idées malsaines germe à ce soleil qui étouffe ; c'est presque à vous tourner la tête.

BRAND

Oui, cherche l'ombre ; je suis près.

Et si tu veux lumière et ciel, si tu as besoin de me voir, fais-le-moi dire, et je viendrai.

LA MÈRE

Oui, pour s’entendre condamner !

BRAND

Non, en fils chaud et prêtre doux, je te garde du vent d’effroi, au pied de ton lit, par mon chant, je calmerai ton sang en fièvre !

LA MÈRE

Tu le promets, la main levée?

Je viendrai à ton repentir.

(Plus' près d’elle.)

ŒUVRES D’ITALIE

Mais j’ai mes conditions aussi.

Il faut spontanément couper tes liens actuels avec la terre, et descendre à ta tombe nue.

LA MÈRE, avec un geste violent contre lui.

Dis au feu qu’il soit sans chaleur, la mer sans eau, sans gel la neige !

Couper !

BRAND

Jette un enfant au fjord, et prie Dieu qu’il bénisse l’acte.

LA MÈRE

Impose autre peine; faim... ou soif,...

mais non à quoi l’on tient le plus !

BRAND

Si l’on retient le plus, le reste n’adoucit pas Son jugement.

LA MÈRE

Je donnerai au tronc d’église.

Tout?

LA MÈRE

Fils, beaucoup, suffit-il pas?

BRAND

Pour toi, nul rachat, hors la mort comme Job, sur un tas de cendres.

BRAND

LA MÈRE, se tordant les mains .

Vie perdue, âme réprouvée, bientôt tout mon bien dissipé !

Je rentre serrer dans mes bras ce qu’ encor je peux dire mien !

Mon bien, enfant de ma souffrance,...

pour toi j’ai peiné jusqu’au sang;...

je vais pleurer comme une mère au berceau de l’enfant malade...

Pourquoi fut l’âme faite chair, si la chair veut ce qui tue l’âme?...

Ne t’éloigne pas !... je ne sais où j’en serai, près de mourir.

S’il faut tout perdre avant la mort,... mais j’attendrai l’heure dernière.

(Elle sort.)

BRAND, la suit des yeux.

Oui, ton fils restera tout près, j’attendrai l’avis du remords, je chaufferai ta vieille main froide, pour peu que tu la tendes.

(Il descend vers A gnès.)

Soir peu semblable au matin.

Mon humeur était guerrière,

J’entendais l’appel des armes,

Je voulais brandir le glaive, tuer les trolds, et le mensonge, tout sombrait dans la bataille.

AGNÈS, s’est retournée et lève vers lui son regard clair .

L’aube, auprès du soir, fut pâle.

Je désirais jeu et leurre,

mm

ŒUVRES D’iTALIE

et voulais gagner, fonder, ce que j'ai profit à perdre.

BRAND

De beaux rêves grandioses, cygnes sauvages, sur leurs larges ailes me portaient.

Au dehors s'ouvrait ma route ;...

dompteur des crimes du temps, grand, je dominais le bruit.

Pompe des fêtes d'église, hymne, encens, drapeaux de soie, coupes d'or, chants de victoire, enthousiaste élan des foules, sur mon œuvre rayonnaient.

C'était séduisant, brillant;...

mais ce n'était qu'un poème, un mirage des glaciers, éclairs et soleil ensemble.

Or, je suis où le soir tombe bien avant la fin du jour, serré entre rocs et fjord, loin du mouvement du monde, sous l'étroite strie de ciel,.., mais c'est là mon sol natal.

Mon chant de fête est fini ; adieu au cheval ailé ; mais je vois un but plus haut que joute en cotte de preux,...

l’humble tâche quotidienne, ennoblie en œuvre sainte.

BRAND

AGNÈS

Et ce Dieu, qui doit tomber?

BRAND

Aussi bien il tombera,...

mais en secret, sans éclat, pas au vu et su de tous.

Oui, je vois, j'ai mal compris le plan du salut du peuple.

Nulle grande action d éclat ne peut convertir les gens ; stimuler les dons brillants guérit peu les plaies des âmes.

C'est de vouloir qu'il s'agit !

Le vouloir libère ou perd, le vouloir, entier, partout, dans la vie facile ou grave...

(Il se tourne vers la commune , où les ombres du soir commencent à s'étendre.)

Donc, venez, ô hommes lourds des vallées fermées d'ici;...

tête à tête, âme contre âme, tentons l'œuvre purifiante, soyons nets, plus de mensonge, vive le lion vouloir !

qu'on manie pioche ou épée, la valeur peut être égale ; un seul but pour tous... : se faire tables où Dieu puisse écrire.

(Il va pour sortir. Ejnar vient vers lui.)

T. VII

ŒUVRES D’ITALIE

EJNAR

Halte, et rends ce que tu pris !

BRAND

Elle? La voici assise.

EJNAR, à Agnès.

Choisis entre les cieux clairs et ce sombre coin de deuil !

AGNÈS

Je n’ai pas de choix à faire.

EJNAR

Oh, Agnès, écoute-moi !

Souviens-toi du vieux dicton :

on s’attelle, et c’est trop lourd.

AGNÈS

Laisse-moi, beau tentateur ; jusqu’à choir je porterai.

EJNAR

Pense à tous les tiens si chers !

AGNÈS

Salue frères, sœurs et mère ; j’écrirai, si j’ai des lettres.

EJNAR

Sur les eaux polies, là-bas, s’éloignent les voiles blanches ;...

tels que désirs nostalgiques ces proues tachetées de perles

BRAND

cinglent, fuient pour aborder au loin, la terre promise !

Vogue vers l’ouest ou vers l’est je suis pour toi comme morte.

EJNAR

Oh, suis-moi comme une sœur !

AGNÈS

Entre nous est l’océan.

EJNAR

Chez ta mère, alors, reviens !

AGNÈS, calme.

Chez le maître, ami et frère.

BRAND, se rapproche.

Jeune femme, prends bien garde.

Enclose entre fjeld et fjeld, obscurcie par toit et cimes, serrée dans la gorge sombre, désormais ma vie sera comme un morne soir d’octobre.

AGNÈS

Je n’ai plus peur des ténèbres ; l’étoile a percé la nue.

BRAND

Souviens-toi de ma rigueur, je réclame tout ou rien;

si tu tombes en chemin, c’est ta vie jetée aux flots.

Nul recours dans la détresse, nulle complaisance aux fautes si la vie n’y parvient pas, il faut accepter la mort !

EJNAR

Fuis ces fantaisies insanes...

l’homme sombre de la loi... !

Vis la vie que tu sais vivre !

BRAND

Choisis ;... c’est le carrefour.

EJNAR

Choisis le calme ou l’orage !

Choisis : rester ou partir, choisis entre deuil et joie, choisis entre nuit et aube, choisis entre mort et vie !

( Il sort.)

AGNÈS, se lève et dit lentement :

J’entre en la nuit. Par la mort...

Au-delà, l’aurore point.

(Elle prend le chemin par où Brand est sorti. Ejnar la sait des yeux un moment d’un air décourafa baisse la têtey et redescend vers le fjord.)

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