ACTE III
(Trois ans plus tard. Petit jardin du presbytère, dominé par un haut mur de fjeld, entouré d’une clôture de pierres. Le fjord s'étend au fond, étroit et fermé. La porte de la maison s'ouvre sur le jardin. C'est l'aprèsmidi.)
BRAND est debout sur Vescalier extérieur de la maison . AGNÈS est assise sur la dernière marche .
AGNÈS
Mari aimé, voilà encore
tes yeux inquiets fouillant le fjord.
BRAND
J’attends.
AGNÈS
Oui, tu es agité !
BRAND
J’attends message de ma mère.
Loyal, j’ai attendu trois ans le message qui ne vient pas.
J’ai su ce matin, que son terme sûrement bientôt sera proche.
ŒUVRES D’ITALIE
AGNÈS, à voix basse , tendrement.
Brand, tu devrais ne pas attendre.
BR AND, branlant la tête.
Si elle n'a pas de remords,
je ne peux rien, les mots me manquent.
AGNÈS
Elle est ta mère.
BRAND
Je ne dois pas
cultiver des dieux de famille.
AGNÈS
Brand, tu es dur !
BRAND Envers toi?
AGNÈS
Non !
BRAND
Je t'ai prédit la route ardue.
AGNÈS, sourit.
Il n'en est rien ; tu ne tiens pas parole.
BRAND
Si, l'air froid est âpre ; les couleurs de tes joues pâlissent ; ta nature frêle est glacée.
On ne prospère pas chez nous, parmi les éboulis de pierres.
BRAND
AGNÈS
On a d’autant meilleur abri.
Le mur de roc est si à pic, que lors de la poussée des feuilles, le glacier par-dessus nous glisse, et le presbytère est intact, comme derrière une cascade.
BRAND
Le soleil n’y atteint jamais.
AGNÈS
Oui, mais il danse, chaud et doux, au haut de la montagne en face.
BRAND
Oui, trois semaines,... en été,...
sans parvenir jamais au bas.
AGNÈS, le regarde fixement , se lève et dit : Brand, tu ressens une frayeur !
BRAND
Non, toi !
AGNÈS
Non, toi !
Peur cachée qui
te hante.
AGNÈS
Oh, Brand, et toi #ussi !
ŒUVRES D’ITALIE
BRAND
Tu te sens au bord d’un abîme !
Parle 1 Dis tout !
AGNÈS
Oui, j’ai tremblé parfois...
(Elle s’arrête.)
BRAND
Tremblé ! Tremblé pour qui ?
AGNÈS
Pour Alf?
BRAND
AGNÈS
Toi aussi !
Pour Alf.
Oui, parfois !
Mais non, et nous le garderons !
Dieu est bon ! Mon petit garçon grandira, et il sera fort.
Où est-il?
AGNÈS Oh, il dort.
BRAND, regarde par la porte.
Regarde ;
il ne rêve pas en malade ; sa main est ronde et potelée...
AGNÈS
Mais pâle.
BRAND
BRAND
Oui, mais ça passera.
AGNÈS
Quel doux et bienfaisant sommeil.
BRAND
Dieu te bénisse ; bon sommeil !
( 1 1 ferme la porte.)
Par toi et lui, lumière et paix ont pénétré toute mon œuvre ; moments soucieux, actions pénibles, m'étaient légers entre vous deux ; près de toi... je me sentais fort, ses jeux d'enfant m'encourageaient.
J'ai pris ma paroisse en martyr ; vois combien tout est transformé, et quel succès j'ai obtenu...
AGNÈS
Oui, Brand ; mais tu le méritais.
Oh, quels combats, souffrances, luttes, tourments d'effort et de douleur tu as versé des pleurs de sang...
BRAND
C'est vrai ; mais tout semblait facile ; avec toi, comme un clair printemps, l’amour est entré dans mon cœur.
Jamais je ne l’avais connu ; mes parents ne l’allumaient guère; ils rabattaient plutôt la flamme,
ŒUVRES D’ITALIE
de la cendre parfois jaillie.
On dirait que toute tendresse, que je portais latente et vaine, s’est amassée en auréole autour d'Alf et toi, ma chérie !
Pas de nous seuls ; mais de tous ceux qui aujourd'hui ont pied chez nous, fils du malheur, gens dans la gêne, enfants pleurant, mères en deuil, ont trouvé place et réconfort au riche festin de ton cœur.
BRAND
Grâce à toi et lui. Vous jetiez le pont de céleste douceur.
Nulle âme à tous ne peut s'ouvrir, si d’abord elle n'aime un seul ; faute de quoi, mon désir vague, faisait mon cœur dur comme pierre...
AGNÈS
Et pourtant... ton amour est rude, tu frappes qui tu veux étreindre.
BRAND
Toi, Agnès?
AGNÈS
Moi? non, mon ami ; tu m'imposes charge légère;...
mais bien des âmes t'abandonnent quand tu exiges : tout ou rien!
BRAND
BRAND
Ce que le monde appelle amour, je ne le veux ni ne le sais.
Je connais bien l'amour de Dieu, celui-là n'est pas mol et doux ; dur jusqu'aux affres de la mort, il veut que les caresses frappent.
Aux Oliviers, que répondit Dieu à son fils épouvanté, suppliant : ôte ce calice !
A-t-il ôté la coupe amère?
Non, jusqu'au fond le Christ dut boire.
AGNÈS
Oh, toisée à pareille échelle, toute âme terrestre est damnée.
BRAND
Nul ne sait sur qui l’arrêt tombe ; mais en traits de feu est écrit :
tiens bon jusqu’au bout de l’épreuve, pas de salut par marchandage !
Sueur d'angoisse ne suffit pas ; le feu du martyre est nécessaire.
Si tu ne peux, on te pardonne,...
si tu ne veux , jamais d'excuse.
AGNÈS
Oui, qu’il en soit comme tu dis.
Oh, lève-moi jusqu’où tu montes ; conduis-moi vers tes cieux si hauts ; mon zèle est fort, mais sans vaillance ;
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parfois j’ai peur, j’ai le vertige ; et mes pieds las se clouent au sol.
BRAND
L’ordre est, Agnès, pour tous les hommes : jamais de lâche compromis !
L’œuvre d’un homme est condamnée, qu’il fait à demi, pour la forme.
Précepte qui sera fait loi, non pas verbale, mais vécue.
AGNÈS, se jette à son cou .
Où tu vas, pas à pas, j'irai !
BRAND
A deux nul versant n'est trop raide.
(Le docteur a descendu le chemin et s’arrête en dehors de la barrière du jardin .)
LE DOCTEUR
Oh, des jeux de tendres colombes dans ces sombres vallons déserts !
AGNÈS
Comment, c'est toi, mon vieux docteur !
Oh, viens, et entre !
( Elle descend en courant ouvrir la barrière.)
LE DOCTEUR
Pas chez vous !
Tu sais que je suis en colère.
Se fixer dans un lieu pareil, où air des cimes, vent d'hiver vous glacent l'âme et tout le corps !...
BRAND
BRAND
Mais non, pas l'âme.
LE DOCTEUR
Non? Enfin !
C'est vrai, on dirait presque non.
Il semble que l'accord soudain reste en vigueur, toujours solide, bien que, selon le vieil usage, on devrait croire que passe vite ce qui fut fait en un instant.
AGNÈS
Baiser de soleil, son de cloches peuvent annoncer jour d'été,
LE DOCTEUR
Adieu. La malade m'attend.
BRAND
Ma mère?
LE DOCTEUR Oui. Vous venez aussi?
BRAND
Non,
LE DOCTEUR Ou bien vous en venez?
Non.
LE DOCTEUR
Vous êtes dur. Neige battant, j'ai eu peine à franchir les monts.
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bien qu'elle soit, je le sais bien, de ceux qui paient comme des pauvres.
BRAND
Dieu bénisse votre art dévoué.
Allégez sa lutte cruelle.
LE DOCTEUR
Qu'il bénisse mon zèle ; au cri d'appel, j’arrive sans retard.
BRAND
Elle vous prie, elle m’oublie;...
j’attends, j’attends le cœur serré.
LE DOCTEUR Venez sans appel.
BRAND En ce cas, je ne vois là-bas rien à faire.
LE DOCTEUR, à Agnès.
Ma frêle enfant, qui es tombée
aux mains d’un homme à ce point dur !
BRAND
Dur? Non.
AGNÈS
Il donnerait son sang pour la rédemption de sa mère !
BRAND
Fils, j’ai librement accepté le legs du compte de ses fautes.
BRAND
LE DOCTEUR Payez pour vous !
BRAND
Un peut à Dieu solder le débit de plusieurs.
LE DOCTEUR
Non pas celui qui est mendiant, endetté par-dessus l’oreille.
BRAND
Riche ou mendiant j'ai le vouloir,...
et cela seul est suffisant !
LE DOCTEUR, le regarde fixement.
Quantum satis d'humain vouloir figure au livre de tes biens mais le compte « charité », prêtre, est page blanche sur ton livre !
(Il sort \)
BRAND, le suit des yeux un moment.
Nul mot n’est comme celui-là traîné dans la boue du mensonge ; il sert, par un tour satanique, à masquer les trous du vouloir ; ce voile sournois dissimule que l’on coquette avec la vie.
Le sentier est étroit et raide?
on l’abandonne... par amour!
sur la large voie du péché, on met son espoir... dans l’amour ;
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qui voit son but, sans prendre peine, espère vaincre... par l’amour; celui qui sait bien qu’il s’égare,...
a un refuge... dans l’amour !
AGNÈS
Oui, c’est faux, et pourtant parfois je me demande : est-ce bien sûr?
BRAND
On oublie que, par le vouloir, doit tout d’abord être étanchée la soif d’équité de la loi.
D’abord il faut vouloir, non pas ce qui, grand ou mince, est faisable, non l’acte simple qui comporte quelque peine, un certain effort, non, il faut avec force et joie, vouloir subir tous les tourments.
Mourir sur l’arbre d’une croix, ce n’est pas là le vrai martyre ; c’est vouloir la mort sur la croix, vouloir la douleur de la chair, vouloir l’angoisse de l’esprit, il n'est de salut qu’à ce prix.
AGNÈS, se presse contre lui .
Quand m’effraiera l’affreux arrêt, parle, alors, mon mari si fort !
BRAND
Alors, dans un pareil combat si le vouloir a triomphé,
BRAND
alors vient le temps où l’amour descend, colombe blanche, et porte le rameau d’olivier vital ; mais, envers ces gens mous et veules, le meilleur amour est la haine !
( Épouvanté .)
Haine ! Lutte immense de vouloir ce simple mot, petit, facile !
(Il rentre rapidement dans la maison.) AGNÈS, regarde par la porte ouverte.
A genoux près du gentil fils, branlant la tête et pleurant presque ; il s’accroche à ce lit d’enfant, comme un homme désespéré...
Oh, quel amour accumulé dans cette âme forte et virile !
Il ose aimer Alf ; le serpent ne mord pas encor son talon.
(Elle s’écrie , effrayée.)
Il se dresse et se tord les mains !
Qu’a-t-il vu? Le voilà tout blême !
BRAND, en haut des marches.
Pas de messager?
AGNÈS
Non, personne.
BRAND, regardant derrière lui dans la maison.
Sa peau rêche est toute brûlante ; le pouls est fort, ses tempes battent... !
Ne crains rien, Agnès !
T. vu.
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AGNÈS
Quelle idée....
Non, ne crains rien...
(Il crie vers le chemin) Le messager !
UN HOMME, à la barrière du jardin .
Prêtre, il faut venir !
BRAND, avec hâte.
Tout de suite !
Dis ton message?
L’HOMME
Assez confus ; assise au lit, elle se penche et dit : va, fais venir le prêtre ; moitié du bien et sacrement.
BRAND, recule .
La moitié! Non ! Dis non !
L'HOMME, branle la tête .
J’aurais
mal transmis mon message, prêtre.
BRAND
Moitié! Tout, elle voulait dire !
L’HOMME
Possible ; mais le mot fut dit clairement. J’ai bonne mémoire.
BRAND, lui saisit le bras.
Au jour de Dieu, devant ton juge, tu en réponds, c’est bien le mot?
L’HOMME
Oui.
BRAND, ferme.
Va, et porte la réponse,...
prêtre ni sacrement ne viennent.
L'HOMME, le regarde, hésitant .
Tu ne m'as pas compris, je crois ; je suis venu de chez ta mère.
BRAND
Il n'y a pas deux droits, je pense, pour étrangers et pour famille.
L’HOMME
C'est dur, cela.
BRAND
Elle sait qu’il s'agit de sacrifier tout ou rien.
L’HOMME
Prêtre !
BRAND
Dis qu'un bout de veau d'or minime est aussi bien parfaite idole.
L’HOMME
J'essaierai de frapper du fouet de ta réponse avec douceur.
Mais un espoir lui reste encore :
Dieu n'est pas aussi dur que toi !
ŒUVRES D'ITALIE
BRAND
Espoir à souffle de charogne qui souvent empeste le monde.
Dans le péril, quand on s’effraie, on chante pour flatter le juge.
Évidemment 1 C’est naturel !
On le connaît de longue date;...
on sait, par toute sa conduite que l’on marchande avec le vieux.
(L’homme en a rencontré un autre sur le chemin: tous deux reviennent ensemble.)
BRAND
Nouveau message !