‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 85 sur 135 · LE PREMIER HOMME · texte numérisé non relu

LE PREMIER HOMME

Oui.

BRAND

Et qu’est-il?

LE SECOND

C’est maintenant les neuf dixièmes.

BRAND

Pas tout?

LE SECOND

Non.

BRAND

On sait ma réponse prêtre ni sacrement ne viennent.

LE SECOND

Elle a par sa souffrance expié...

BRAND

LE PREMIER

Souviens-toi, prêtre, elle est ta mère.

BRAND, se tordant les mains.

Je ne dois pas avoir deux poids pour ennemis et pour famille.

LE SECOND

Sa détresse est grande, elle souffre ; viens, ou envoie mots de pardon.

BRAND, au premier.

Va ; dis mon ordre : table nette pour le pain et le vin de grâce.

(Les hommes sVw vont.) AGNÈS, se serrant contre lui.

Oh, Brand, tu me fais peur, souvent :

tu flamboies comme épée de Dieu.

BRAND, des larmes dans la voix.

C'est le monde encor qui regimbe, un fourreau vide à la ceinture.

Ne met-il pas mon âme à sang, ce défi veule et tenace?

AGNÈS

Les conditions fixées sont dures.

BRAND

Ose donc les dire plus douces.

AGNÈS

Mesure les gens à cette aune, et vois : convient-elle à personne?

ŒUVRES D’ITALIE

BRAND

Ça , oui, c’est terriblement vrai.

Si louche, vide, plate et basse est leur façon de voir la vie.

On loue hautement celui qui reste inconnu en sacrifiant ses biens donnés par testament.

Dis qu’on raye au héros son nom, que la victoire lui suffit ; impose aux rois la même règle, et quoi de grand en sortira?

Que le poète ouvre en secret la cage de ses beaux oiseaux sans que nul sache que c’est lui qui leur donne voix et plumage.

Va chez les riches ou les pauvres essaie branches sèches ou vertes, le dévouement n’est nulle part.

Tous pensent en serfs de la glèbe, sur l’abîme âprement s’agrippent au sarment de la vie poudreuse,...

s’il casse,... leurs ongles s’accrochent au filament et à l’écorce.

AGNÈS

C’est à ces gens tombés si bas, que tu vas crier : tout ou rien!

BRAND

Oui veut vaincre, ne cède pas; du plus bas il faut au plus haut...

( Il se tait un instant , sa voix change.)

BRAND

Pourtant, devant une âme simple, de qui j’exige un grand effort, je crois, par la mer en furie, errer sur un tronçon d'épave.

En pleurs je mordais en secret la langue qui servait au blâme,...

et, le bras levé pour frapper, mon désir était d'embrasser !...

Agnès, va voir l'enfant qui dort ; chante et donne-lui d’heureux rêves ; l’âme enfantine est claire et douce comme un lac au soleil d'été ; la mère peut la cajoler, comme l'oiseau qui sans bruit vole, dans l'abîme profond se mire.

AGNÈS, pâle.

Qu’y a-t-il, Brand? Toujours la flèche de ta pensée vers lui se tourne.

BRAND

Oh, rien. Sur lui veille et sois calme. AGNÈS

Dis-moi une parole.

BRAND

Forte?

AGNÈS

Douce.

BRAND, la prend dans scs bras .

Ceux qui sont sans péché vivront.

ŒUVRES D’ITALIE

AGNÈS, lève sur lui un regard heureux , et dit :

Cela, Dieu n’ose l’exiger !

(. Elle entre dans la maison.)

BRAND, regarde posément devant lui.

Et s'il osait? Le Seigneur ose ce qu'osa Y « effroi d'Isaac ».

(Il écarte cette pensée.)

Non, non ; j'ai fait mon sacrifice, renoncé à ma vocation,...

à gronder, foudre du Seigneur, à secouer les dormeurs sur terre.

C'est faux ! Je n'ai rien sacrifié ; tout tomba, lorsque de mon rêve Agnès m'éveilla... pour me suivre et travailler à l'œuvre obscure.

(Il regarde sur le chemin.)

Pourquoi donc tarde le message de pénitence et sacrifice qui extirperait le péché, en détruirait les moindres pousses !...

Ah... ! Non, ce n'est que le bailli, serviable, agile, prompt et rond, qui va, les deux mains dans ses poches, comme enfermé en parenthèses.

LE BAILLI, passant la barrière du jardiyi.

Bonjour. On se voit peu, nous deux, et je viens au mauvais moment...

BRAND

BRAND, indiquant la maison .

Entrez.

LE BAILLI

Merci ; on est bien là ; et si ma requête est admise, je suis sûr qu’en définitive, ce serait pour le mieux de tous.

BRAND

Quelle requête?

LE BAILLI Votre mère,

je crois, est sans espoir malade;...

j’en suis peiné.

BRAND

Je n'en ai doute.

LE BAILLI

J'en suis très chagriné.

BRAND

Parlez !

LE BAILLI

Mais, elle est vieille ;... hé oui, mon Dieu, nous suivrons tous la même voie.

Comme je passais par ici, je me disais : faire le saut ou ramper, c'est aussi facile ; et d'ailleurs, j'ai entendu dire qu'elle a, depuis votre arrivée, vécu avec vous en discorde...

BRAND

Discorde?

LE BAILLI

Vous savez, on dit qu’elle est attachée à son bien.

Vous trouverez qu’elle va trop loin.

On doit veiller aux intérêts.

Elle jouit dans l’indivis de tous les biens de la famille.

BRAND

Dans l’indivis oui ; c’est exact.

LE BAILLI

Parents se brouillent vite ainsi.

Comme alors j’ai toute raison de croire que vous attendez avec calme sa dernière heure, vous ne m’en voudrez pas, j’espère, et m’entendrez, bien que l’instant soit mal choisi.

BRAND

Quand vous voudrez, pour moi cela revient au même.

LE BAILLI

Eh bien, venons tout droit au fait.

Sitôt décédée votre mère, déposée en terre chrétienne,... c’est donc bientôt,... vous serez riche...

Vous croyez?

BRAND

BRAND

LE BAILLI

Non, je suis très sûr.

Nul port où elle n'ait des terres,

Si loin qu'on voie. Vous serez donc fort riche !

BRAND

Et la cour des partages?

LE BAILLI, sourit.

Qu'a-t-elle à y voir? Elle juge entre créanciers, héritiers ; ici, personne n'est en cause.

BRAND

Et si pourtant, pour biens ou dettes, quelqu'un se présentait quand même, disant : c'est moi qui ai les droits !

LE BAILLI

Il faudrait que ce fût le diable !

Regardez-moi bien personne autre n’a là le moindre mot à dire.

Fiez-vous à moi ; je m'y connais. Donc, vous serez un homme à l’aise, et même mieux ; vous n'aurez plus besoin d’une cure perdue ; tout le pays vous est ouvert.

BRAND

Voyons, bailli, en bref, le sens de ceci est : allez-vous-en?

ŒUVRES DJITALIE

LE BAILLI

Presque. Pour toutes les parties, je crois, c'est le mieux. Observez tous ces gens pour qui vous prêchez la parole de Dieu, et vous verrez qu'avec nous vous cadrez autant que loup parmi des oies.

Entendez-moi bien ! Vos talents conviennent au monde plus vaste, mais nuisent presque à qui se dit le maître des gorges du roc et le fils du val encaissé.

BRAND

Le canton natal est pour l'homme, comme la racine pour l'arbre s'il n’y sent pas l’ardeur d'agir, son œuvre est jugée, son chant muet.

LE BAILLI

La loi première d’une action est de s'adapter au pays.

BRAND

Ses besoins se voient mieux de haut, non d'un coin que le fjeld étreint.

Discours bon pour le vaste monde, non pour les gens des vallées pauvres.

BRAND

Oh, votre distinction, toujours, entre pays de plaine et fjell !

BRAND

Vous voulez jouer au grand État et fuyez tout devoir social ; vous croyez, lâches, être quittes en criant : nous sommes petits !

LE BAILLI

Tout a son temps, tout temps son œuvre, chaque génération sa tâche.

Ce canton a aussi versé son denier au tronc des grands buts ; je sais bien qu’il y a longtemps ; mais ce denier n'était pas mince.

Voyez, il est vide et médiocre; mais son renom vit dans la fable ; sa grandeur abolie remonte à l’époque du roi Bélé...

On conte encor bien des histoires sur les deux frères Ulf et Thor, et les vaillants, une vingtaine, cinglant aux côtes d’Angleterre, pour les ravager tout leur saoul.

Là-bas, c’était des cris d’effroi :

Dieu nous délivre des barbares !

Barbares qui, on a beau dire, étaient bien des gens de chez nous.

Ah, ces gars savaient se venger et tuer par le fer et le feu !

Oui, la légende cite même un pieux héros qui prit la croix ;...

mais ne dit pas qu’il est parti...

ŒUVRES D’ITALIE

BRAND

Sans doute il eut des successeurs, cet homme prompt à promettre?

LE BAILLI mais d'où savez- vous...?

Oui.

BRAND

Oh, je crois

voir un air de famille dans les héros prometteurs actuels ; leur croisade est de même sorte.

LE BAILLI

Oui, la race dure aujourd'hui.

Mais nous étions au roi Bélé !

On se battit donc au dehors, puis sur le sol de nos voisins et cousins on porta la hache; récoltes et champs dévastés ; maisons, églises incendiées, on s’est tressé une couronne...

De tout ce sang ainsi versé on s’est peut-être trop vanté ; pourtant, après ce que j’ai dit, je crois pouvoir, modestement, me référer à notre ancienne puissance, au temps de nos grandeurs, et affirmer que ce canton a contribué par fer et feu au grand but du progrès du monde.

BRAND

BRAND

Mais, vous me paraissez faillir au mot d'ordre : noblesse oblige,...

vos pioches, herses et charrues enterrent le legs de Bélé.

LE BAILLI

Du tout. Vous n'avez qu'à venir aux grands banquets de la paroisse, où prévôt, bedeau, juge et moi nous sommes les membres d’honneur, et vous verrez, quand vient le punch, qu'on se souvient du roi Bélé.

Par toasts et chants, au choc des coupes, par des discours amples ou brefs on célèbre bien sa mémoire.

Parfois me vient un vif désir de lui tisser, du fil de ma pensée, une toile fleurie, et d'exalter l'esprit local.

Un peu de poésie me plaît.

Elle nous plaît à tous, au fond, dans ce canton ;... mais sans excès sans qu'elle régisse la vie;.,.

c'est seulement de sept à dix, le soir, aux heures de loisir, quand on est las de sa journée, qu'un bain d'idéal fait du bien.

Nous différons, vous et nous autres, en ceci, qu'à tout prix vous voulez à la fois labeur et combat.

ŒUVRES D'ITALIE

Si je vois bien, vous voudriez lier notre vie et son idée,...

culture des pommes de terre unie à la guerre de Dieu aussi intimement que soufre, salpêtre et charbon dans la poudre.

BRAND

A peu près.

LE BAILLI

Impossible ici.

Ça va bien dans des mondes vastes ; pour eux, vos hautes exigences ; pour nous, labour de sol et mer.

BRAND

Plongez d'abord au fond de l’eau l'orgueil des splendeurs ancestrales ; un nain n'est pas plus grand, s'il a un Goliath parmi ses aïeux.

Grand souvenir promet croissance.

BRAND

Oui, souvenir lié à la vie ; mais au caveau du souvenir vous abritez votre hébétude.

LE BAILLI

Mon premier mot est mon dernier ; il vaudrait mieux que vous partiez.

BRAND

Ici votre œuvre est sans moisson, ici vous serez incompris.

Le peu d’élan qui est utile, l’élévation dont a besoin le travailleur de temps à autre, j’en prendrai soin, moi, sans relâche.

Depuis que je suis en fonction, j’ai belles preuves de mon zèle ; j’ai doublé la population, augmentée presque à trois pour un,...

car au district j’ai procuré de nouveaux produits de culture.

Luttant avec un sol ingrat c’est un progrès à la vapeur ; on construit des routes, des ponts...

BRAND

Mais non pas entre vie et foi.

Entre fjord et neige du fjeld.

BRAND

Pas entre l’idée et les actes.

LE BAILLI

D’abord les communications entre les lieux, entre les hommes,...

tous étaient d’accord là-dessus avant que vous arriviez, prêtre.

Mais vous avez tout confondu, nos lueurs de fosse et l’aurore ;

T. VII

ŒUVRES D’ITALIE

qui peut dans cette clarté louche bien distinguer le faux du vrai ou bien le mal de son remède?

Vous avez brouillé tout ensemble, divisé en camps ennemis le troupeau qui, uni, vaincrait.

BRAND

Je reste pourtant malgré vous.

On choisit peu son lieu d’action.

Qui voit son but et veut l’atteindre, a perçu en lettres de feu l'appel de Dieu : ta place est là !

Restez donc, mais dans vos limites ; je vous vois volontiers purger les gens des vices répandus ;

Dieu sait que c'est souvent utile !

Mais n'allez pas faire un dimanche des jours de peine, et pavoiser comme si Dieu était à bord de tout bateau sur notre fjord.

BRAND

Pour vous complaire, je devrais changer mon âme et sa vision ; or, nous devons être nous-mêmes, mener notre œuvre à la victoire, et je la soutiendrai jusqu'à en illuminer mon canton !

BRAND

Ce peuple, que vos dirigeants ont endormi, s'éveillera !

Trop longtemps vous avez meurtri dans l'étroitesse d'une cage son reste de nature libre ; votre diète rend mesquine tout homme maussade et morne ; vous soutirez son meilleur sang, pompez la moelle du courage, concassez le métal de l'âme, qui aurait dû demeurer bloc mais un cri de révolte peut tonner à vos oreilles : guerre !

LE BAILLI

Guerre?

Guerre !

LE BAILLI

Appelez aux armes, et vous tomberez le premier !

BRAND

On verra clairement un jour que le triomphe est la défaite !

LE BAILLI

Songez bien, Brand ; c'est décisif.

C’est risquer tout sur une carte.

BRAND

Je le fais pourtant !

ŒUVRES D'ITALIE

LE BAILLI

Perdre, c'est

gaspiller votre vie terrestre.

Vous possédez les biens du monde, héritez d'une mère riche, pouvez vivre pour votre enfant, votre femme aimée des mains douces semblent vous tendre le bonheur !

Si je tourne le dos quand même à ce que vous dites bonheur?

Si je le dois?

LE BAILLI

C'est votre perte si, dans un pareil coin perdu, vous ouvrez votre grande guerre !

Allez au sud, aux rives riches où les gens lèvent le front haut ; là vous pouvez les convoquer, les mener aux combats sanglants ; chez nous, c'est sueur, non sang qu'impose la quête du pain dans les rocs.

BRAND

Je reste pourtant. C'est chez moi.

Je mènerai ma guerre ici.

LE BAILLI

Coup manqué, songez quelle chute;...

songez à ce que vous perdez !

■'TTFT

BRAND

BRAND

C’est moi que je perds, si je cède.

LE BAILLI

Nul espoir pour qui combat seul.

Mon groupe est fort ; j’ai les meilleurs.

LE BAILLI, sourit.

Possible,... mais moi j’ai le nombre.

(Il s'en va.)

BRAND, le suit des yeux.

Voilà un homme tout au peuple, d’esprit loyal et généreux, utile à sa façon, chaud, juste,...

fléau, pourtant, pour son pays, vents d’hiver, déluge, éboulis, grandes gelées, famine et peste ne causent pas plus de désastre, bon an, mal an, qu’un pareil homme.

Les fléaux atteignent les vies;...

Mais lui... ! que de pensées brisées, de saines volontés déchues, de chants vigoureux bâillonnés par une telle âme mesquine !

que de sourires sur les lèvres, d’éclairs brillant au cœur des gens, d’aspirations et repentirs,...

qui auraient pu mûrir en actes,...

s’il ne les tuait à l’étouffée !

( Soudain inquiet.)

ŒUVRES D’ITALIE

Ce messager !... On ne vient pas !

Si, le docteur !

(Il court à sa rencontre.)

Parlez ! Ma mère... !

LE DOCTEUR

Est maintenant devant son juge.

BRAND

Morte !... Repentante?

LE DOCTEUR

J'en doute ;

attachée à ses biens terrestres jusqu'au moment de les quitter.

BRAND, ému t regardant devant lui .

L’âme égarée serait perdue?

LE DOCTEUR

Le jugement peut être doux,...

selon l'esprit, et non la lettre.

BRAND, bas .

Qu’a-t-elle dit?

LE DOCTEUR Tout bas, ceci :

Dieu n'est pas si dur que mon fils !

BRAND, s'affale de douleur sur le banc.

Au lit de mort, dans la nausée du crime, toujours ce mensonge, qui s’abat sur toutes les âmes !

(Il cache son visage dans ses mains.)

BRAND

LE DOCTEUR, se rapproche , le regarde et branle la tête.

Vous voulez instaurer ici pleinement un temps aboli.

Vous croyez que le pacte ancien pour Dieu et gens reste en vigueur mais chaque temps a sa manière ; enfer et damnation contés par les nourrices n'effraient plus;...

il veut surtout qu’on soit humain !

BRAND, lève les yeux.

Humain ! Ah oui, c’est ce mot veule

qui est la devise de tous !

par lui tout misérable cache

qu’il n’ose ni ne veut agir ;

par lui le pleutre dissimule

qu’il ne risque pas tout pour vaincre ;

à son abri on rompt sans peine

une promesse qu’on regrette;...

vos âmes de pygmées finissent

par faire l’homme humanitaire !

Dieu fut-il humain pour Jésus?

Si votre Dieu eût été maître, quand le crucifié cria grâce,...

il n’eût fait de la rédemption qu’une note diplomatique !

(Il se cache la tête et reste assis dans une douleur muette.)

LE DOCTEUR, à voix basse.

Déchaîne-toi, âme orageuse;...

tant mieux, si tu pouvais pleurer.

ŒUVRES D’iTALIE

AGNÈS, est venue sur les marches; pâle et effrayée elle chuchote au docteur.

Par ici ! Viens !

LE DOCTEUR

Tu me fais peur !

Qu’y a-t-il, enfant?

AGNÈS

Une angoisse

comme un serpent glace mon cœur... !

LE DOCTEUR

Qu’y a-t-il?

AGNÈS, V entraîne .

Viens !... Oh, Dieu puissant 1

(Ils entrent dans la maison; Br and ne les a pas vus.) BRAND, immobile , se parle à lui-même .

Sans remords. Comme elle vécut.

N'est-ce pas là le doigt de Dieu?

Par moi doit être restauré le trésor qu'elle a laissé perdre ;...

et maintenant, malheur à moi, dix fois malheur, si j 'y manquais !

(Il se lève,)

En fils fidèle, au sol natal, inébranlable désormais, comme un croisé je combattrai pour vaincre par l’esprit la chair.

Dieu m'a donné langue d’acier, allumé en moi sa colère...

BRAND

J’ai maintenant le vouloir fort qui ose et peut broyer des fjelds !

LE DOCTEUR, suivi d'A gnèsi arrive rapidement sur les marches et crie :

Prépare-toi et pars d’ici !

BRAND

La terre croulerait, je reste !

LE DOCTEUR Alors ton fils est condamné.

BRAND, bouleversé.

Alf ! Mon fils ! Alf ! Quel spectre affreux est ceci ! Mon enfant !

(Il veut entrer dans la maison.) LE DOCTEUR, le retient.

Écoute !...

Ici, lumière ni soleil, un air coupant, souffle du pôle,...

et brume humide qui pénètre;...

un hiver de plus en ce lieu aura raison de sa vie frêle.

Partez, et Alf sera sauvé ; mais vite, demain est le mieux.

BRAND

Ce soir, aujourd’hui, tout de suite!

Oh, il grandira, sain et fort névé, ni bise de la mer ne glaceront son corps d’enfant.

ŒUVRES D’iTALIE

Agnès, prends-le pendant qu'il dort !

Fuyons, fuyons au long des côtes !

Oh, sur notre petit enfant !

Agnès, la mort étend sa toile.

AGNÈS

Je le pressentais, et tremblais,...

sans voir encor tout le danger.

BR AND, au docteur .

La fuite le sauve? C’est sûr?

LE DOCTEUR

Vie sur laquelle un père veille la nuit, le jour, est assurée.

Soyez pour lui tout, il sera bientôt florissant ; n'ayez crainte.

BRAND

Merci !

Va, et couvre-le bien ; le vent du soir longe le fjord.

(A Agnès.)

( A gnès entre dans la maison.)

LE DOCTEUR, considère en silence Br and qui regarde immobile , dans la direction de la porte , puis va vers luiy pose la main sur son épaukt et dit :

Impitoyable envers les gens, et si traitable envers soi-même !

Pour eux, peu , beaucoup , ne suffisent,... il faut la loi, son tout ou rien; mais aussitôt qu’on est soi-même

BRAND

désigné pour fournir l'agneau de sacrifice, on perd courage.

BRAND

Que signifie...?

LE DOCTEUR Pour votre mère,, le grondement de la loi dure ; perdue, si tout n’est sacrifié, si elle n'entre au tombeau nue.

Ce cri a résonné souvent quand le peuple a souffert le plus !

Le sort se déchaîne, et vous êtes, vous, sur la carène en détresse ; de la quille en l'air vous jetez à l'eau tout texte sur les peines,...

en mer, en mer, le livre lourd dont vous frappiez votre prochain, car il s’agit, par forte brise, de sauver la vie de l’enfant.

Fuyons, fuyons au long des fjords,...

fuyons, loin du corps de la mère, laissons troupeau d'âmes et cure;...

le prêtre annonce sa carence !

BRAND, bouleversé , se prend la tête dans les mains comme pour rassembler ses idées.

Suis-je aveugle? Ou bien l’ai-je été!

LE DOCTEUR

Vous faites ce que doit un père.

Ne croyez pas que je vous blâme

pour moi, ailes rognées, vous êtes plus grand qu'avant, en homme fort...

Adieu ! j 'ai tendu le miroir ; prenez-le, et soupirez : Grand Dieu, quel aspect pour l'assaut du ciel !

(Il s’en va.)

BRAND, regarde fixement devant lui un moment , et s'écrie soudain :

Erreur naguère,., ou maintenant?

( A gnès sort sur la porte , un manteau sur les épaules et Venfant sur les bras; Brand ne la voit pas; elle va parler , mais s’arrête comme frappée d’effroi lorsqu’elle voit l’expression de son visage. Au même moment un homme entre rapidement par la barrière du jardin . Le soleil décline.)

L'HOMME

Prêtre, tu as un ennemi !

BRAND, presse la main contre sa poitrine .

Là, oui.

L'HOMME

Méfie-toi du bailli.

Ta semence a germé chez nous, mais ses faux bruits sont une peste.

Déjà souvent il fit entendre que tu nous tourneras le dos, bientôt la cure sera vide,...

sitôt ta riche mère morte.

Si c'était vrai...?

BRAND

L'HOMME

Je te connais ;

je sais où tend sa calomnie ; tu tiens tête à lui et aux siens, jamais il ne t'a fait plier,...

c'est la vraie source des faux bruits...

BRAND, indécis.

Que c’est vrai... on pourrait le croire. L'HOMME

Alors tu as menti à tous.

BRAND

J'aurais...?

L'HOMME

N'as-tu pas dit souvent que Dieu t’a lui-même appelé, que ton foyer est parmi nous, qa'ici sera menée ta guerre, que nul ne doit quitter son poste, qu'il faut lutter, jamais céder.

Tu as le poste ! Vif et clair, ton feu brûle en mainte poitrine.

BRAND

Ici, les gens sont presque tous d'esprit veule et lourd, sourds d'oreilles.

L'HOMME

Tu sais que non ;... en bien des cœurs a pénétré le feu céleste.

ŒUVRES D’iTALIE

BRAND

C'est la nuit chez le plus grand nombre.

L’HOMME

Tu es là pour la dissiper.

Mais qu'il en soit comme on voudra ; le compte, ici, importe peu ; car moi, je suis ici, tout seul, et je dis : bien, pars, si tu peux !

Autant qu'un autre, j'ai une âme ; le livre ne me sert à rien ; tu m'as tiré du fond d'abîme,...

essaye donc de lâcher prise !

Tu ne peux pas ; je te tiens bien ; si le lien rompt, perdue mon âme !...

Adieu ! Décide ; j’ai confiance ; tu ne lâches pas moi et Dieu.

(Il s en VA.)

AGNÈS, timidement.

Tu as joue blanche, et bouche pâle ; on dirait qu'en ton cœur tu cries.

BRAND

Tout verbe haut devant ces rocs me frappe d'un décuple écho.

AGNÈS, fait un pas en avant.

Me voici prête !

BRAND

Prête? A quoi?

BRAND

AGNÈS, avec force .

Ce qu'une mère doit et veut !

( Gerd passe en courant sur le chemin et s* arrête à la barrière du jardin.)

GERD

Vous savez? Parti, le prêtre!...

Hors des tertres et collines trolds en foule, et spectres sortent, noirs, vilains, petits et grands,...

fi, quels coups ils vous assènent... !

presque ils m’ont arraché l’œil, et pris la moitié de l’âme ; hast, le reste est suffisant ; j’ai assez du résidu.

Fille, ta pensée s’égare ;

Vois, je suis là devant toi.

GERD

Toi? Oui, toi, mais non le prêtre !

Mon autour, du haut Pic Noir, prompt, a descendu la pente ; mors au bec, sellé, furieux, dans le vent du soir sifflant, sur son dos il porte un homme,...

c’est le prêtre, c’est le prêtre !

Maintenant, l’église est vide, barre et clef l’ont bien fermée ; ouf, finie l’église laide ; désormais, gloire à la mienne!

ŒUVRES D’iTALIE

Là, le prêtre grand et fort porte sa chasuble blanche tissée de neige d’hiver ;...

si tu veux en être, viens ; au canton l’église est vide ; les paroles de mon prêtre sur la terre gronderont !

BRAND

Ame brisée, qui t’envoie me hurler ces chants d’idole?

GERD, entrant dans le jardin.

Une idole? Qu’est-ce donc?

Une idole? Ah oui, je sais; c'est parfois petit, ou grand ; c’est doré, ou en couleurs.

Une idole ! Tiens ; tu vois?

Sous le châle, avises-tu mains d’enfant, petites jambes?

Peux-tu voir les fins et beaux langes dont les plis entourent...

on dirait enfant qui dort?

Elle a peur, recule,... et cache !

Une idole? C’en est une !

AGNÈS, à Brand.

As-tu larmes et prières?

Moi, l’effroi les a séchées !

BRAND

Chère Agnès,... malheur à nous, cette fille, Dieu l’envoie !

BRAND

GERD

Tu entends ; les cloches sonnent toutes sur les monts déserts !

Vois, la foule des ouailles part, en route vers l'église !

Peux-tu voir les mille trolds qu’a noyés le prêtre en bas?

Peux-tu voir les mille nains?

Jusqu’ici son sceau de tout viol a protégé leur tombe.

Mer ni mort plus ne les garde ; froids, mouillés, leur foule échappe;...

trolds-enfants mi-morts grimacent, jettent leur bloc d’éboulis.

Comme ils crient : papa, maman !

Hommes, femmes leur répondent ; l’homme marche comme un père au milieu de ses enfants ; et la femme prend son mort, tend son sein pour le nourrir ;...

elle ne fut jamais aussi fière en menant fils au baptême.

Quelle vie, prêtre parti !

BRAND

Loin de moi ! Des visions pires s’esquissent..

GERD

Écoute ! Il rit, l’être assis près du chemin, au tournant vers les hauteurs ;

T. vu.

il inscrit dans son gros livre toute âme qui va là-haut hé, il les a presque toutes ; au canton, l'église est vide, barre et clef la ferment bien,...

sur l'autour le prêtre a fui !

(Elle saute par-dessus la barrière du jardin et se péri dans les rochers. Silence .)

AGNÈS, s'approche et dit à mi-voix :

Eh bien, partons ; il est temps.

BRAND, la regarde fixement.

Quel chemin?

( Il indique d'abord la barrière du jardin puis la porte de la maison.)

Par là?... Ou là?

AGNÈS, recule épouvantée.

Brand, ton fils,... ton fils!

BRAND, la suit.

Réponds ;

fus-je d'abord prêtre ou père?

AGNÈS, recule plus loin .

Quand l'éclair la poserait, ta question est sans réponse !

BRAND, la suit encore .

Tu es mère ; il faut répondre ; là, tu as le dernier mot !

AGNÈS

Femme suis, si tu ordonnes, j 'obéis et me soumets !

BRAND, veut la prendre par le bras .

Ote-moi l'affre du choix !

AGNÈS, recule derrière V arbre.

Mère ne serais alors !

BRAND

La réponse est un arrêt !

AGNÈS, forte.

Vois toi-même ; as- tu le choix?

BRAND

C'est l'arrêt corroboré !

AGNÈS

Es-tu sûr que Dieu t'appelle?

BRAND

Oui!

(Il lui saisit la main.)

Et maintenant tu vas Prononcer sur vie et mort !

AGNÈS

Suis ce qu'ordonne ton Dieu !

BRAND

Eh bien, partons ; il est temps.

(Silence.)

ŒUVRES D'ITALIE

AGNÈS, la voix éteinte.

Quel chemin?

BRAND, se tait.

AGNÈS, indique la barrière du jardin et demande:

Par là?

BRAND, montre la porte de la maison.

Non,... là !

AGNÈS, levant V enfant à bras tendus.

Dieu ! La victime exigée, j'ose la lever vers toi !

Guide-moi dans l’affre de la vie !

( Elle entre dans la maison.)

BRAND, reste un moment les yeux fixes , éclate en sanglots , joint les mains au-dessus de sa tête , se laisse tomber sur les marches , et s'écrie ;

Dieu, oh, Dieu, éclaire-moi !

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