ACTE V
HJALMAR
C'est ce débauché de Relling qui me l'a suggéré.
GREGERS
Relling?
Oui, c'est lui qui a d'abord attiré mon attention sur mes dispositions pour quelque découverte remarquable en photographie.
GREGERS
Aha !... c’était Relling !
HJALMAR
Oh ! combien j’en ai été profondément heureux. Non pas tant de la découverte en elle-même ; mais parce que Hedvig y croyait,... y croyait de toute la force de son esprit d’enfant. Oui, c'est-à-dire,... je me suis follement imaginé qu'elle y croyait.
GREGERS
Peux-tu vraiment penser que Hedvig aurait été fausse envers toi !
HJALMAR
Maintenant je peux penser n’importe quoi. C'est Hedvig qui me barre la route. Elle m'obscurcira le soleil toute ma vie.
GREGERS
Hedvig ! C'est de Hedvig que tu parles? Comment pourrait-elle te voiler le soleil?
HJALMAR, sans répondre.
Quel indicible amour j'ai eu pour cette enfant! Quel indicible bonheur j’ai ressenti, chaque fois que je rentrais
dans ma pauvre demeure, et qu'elle accourait à moi avec ses bons yeux un peu clignotants ! Oh ! fou crédule que j'étais! Je l'aimais tellement;.., et je me faisais un rêve poétique de l'illusion qu'elle m'aimait aussi prodigieusement.
GREGERS
Tu dis que ce n'était qu'une illusion?
HJALMAR
Comment puis-je le savoir? Il m’est impossible de rien tirer de Gina. Et d'ailleurs le sens du côté idéal des phénomènes lui fait complètement défaut. Mais avec toi je sens le besoin d'ouvrir mon cœur, Gregers. Il y a cet affreux doute ; peut-être Hedvig ne m'a-t-elle jamais franchement aimé.
GREGERS
Peut-être cependant pourrais-tu en avoir la preuve.
(Il écoute.)
Qu’est-ce que c’est? Il me semble que le canard sauvage crie.
HJALMAR
Le canard sauvage caquette. Père est dans le grenier.
GREGERS
Il y est !
(Son visage rayonne.)
Je te le dis, tu pourrais bien avoir la preuve que la pauvre Hedvig méconnue t'aime !
HJALMAR
Oh ! quelle preuve peut-elle me donner ! Je ne peux me fier à aucune assurance venue de là.