ÉBAUCHE
Chez le vieux riche usinier. Fumoir élégant et confortable. Canapés et fauteuils rembourrés ; lampes et candélabres allumés. Grande porte ouverte, avec des tentures écartées, au mur du fond. On voit la salle de billard. Au premier plan, dans le fumoir, à droite, est la porte d’entrée dans les bureaux; à gauche, au delà de la cheminée, est une porte à deux battants, ouvrant sur la salle à manger, où l’on entend des conversations
animées de nombreux invités ; on frappe sur un verre avec un couteau ; le silence se fait ; un discours est prononcé ; hourras et bravos ; de nouveau, bourdonnement de conversations animées.
Deux domestiques en livrée et deux ou trois domestiques d'extra en noir font des rangements dans le fumoir et dans la salle de billard.
Un domestique d'extra entre avec le vieux « ci-devant »... de droite dans la salle de billard. — Le domestique d'extra (ou domestique de la maison) : Hé, Pettersen, voilà un homme qui... P. : Sapristi, vous venez à cette heure-ci? Le ci-dev. : Il me fallait entrer au bureau. P. : Oh, il y a une heure qu'il est fermé. Le ci-dev. : Oui, je l’ai vu, mais... (Il regarde la forte à droite.) P. : Oui, vous pouvez passer par là ; car Graaberg y est encore. Le ci-dev. : Grand merci. (Il s'y dirige.) Le second domestique : Dites donc, vous, prenez un peu sur la table. Le ci-dev. : Moi? Bien, oui, sur la table. (Il le fait.) Le domestique : C'est ça, merci. Le ci-dev. : Alors, je peux entrer peut-être. P. : Oui, allez-y. (Il entre à droite.)
Premier acte.
(Dans la maison du négociant Walle. Fumoir luxueux et confortable ; canapés et fauteuils rembourrés ; tables avec des pipes et des boîtes de cigares; lampes et candélabres allumés. Grande porte ouverte avec tenture écartée au mur du fond. Au delà, on voit la salle de billard, également éclairée. Au premier plan à droite dans le fumoir, une petite porte dérobée conduit aux bureaux. Au premier plan à gauche, une cheminée avec du feu, et au delà de la cheminée, double-porte ouvrant sur la salle à manger. De celle-ci on entend un bruit de conversation et de rires de nombreux invités. On frappe sur un verre avec un couteau ; le silence s’établit. Un skaal est prononcé. Le bourdonnement des conversations reprend.)
(Le domestique en livrée du négociant et deux ou trois domestiques d’extra font des rangements dans le fumoir et la salle de billard.)
Le domestique du négociant, se tient debout, plié en deux, et ajoute du charbon dans la cheminée, tout en écoutant, et dit à l'un des domestiques d’extra. — Non, écoute donc, Jensen> voilà que le vieux se lève et prononce un long skaal pour madame Sôrby.
Le domestique d'extra, qui allume un candélabre. — Y a-t-il peut-être quelque chose entre eux?
Le domestique du négociant. — Le diable le sait.
Le domestique d'extra. — Car il a bien été un fameux paillard en son temps.
Le domestique du négociant. — C’est possible. (Il dépose la pelle à feu.)
Un autre domestique d’extra, à la porte de la salle de billard. — Dites donc, Pettersen, il y a là un vieux qui...
Le domestique du négociant. — Maintenant? On va sortir de table.
(Le vieil Ekdal apparaît, venant de droite, dans la salle de billard. Il a les cheveux blancs, il est placide et un peu voûté, vêtu d'une houppelande démodée à haut col ; il tient à la main un bonnet et un parapluie de coton défraîchi. Il a sous le bras une liasse de papiers enveloppée.)
Le domestique du négociant. — Sapristi, qu’est-ce que tu viens (Écrit d'abord : vous venez) faire ici à cette heure-ci?
Ekdahl. — J'avais grand besoin d'aller au bureau...
Le domestique du négociant. — Le bureau est fermé depuis une heure, et...
Ekdahl. — Oui, on me l’a dit ; mais monsieur Graaberg est sûrement encore là, et si vous... et si tu me laissais passer par là... (Il désigne la porte dérobée.)
Le domestique du négociant. — Oui, tu le peux. (Il déplace
une table.) Eh, dis donc, Ekdahl, emporte un peu de ce qu’il y a sur la table.
Ekdahl se redresse instinctivement. — Moi !... (Avec timidité.) Enfin, oui, vraiment, sur la table...
Le domestique du négociant. — Voilà, merci. (Il ouvre la porte dérobée.) Allons, tu n’as qu’à entrer, Ekdahl ; mais ne manque pas de sortir par l’autre côté, car nous avons des étrangers.
Ekdahl. — Oui, je le sais bien. (Il entre à droite.)
L’un des domestiques d’extra. — Est-ce qu’il est aussi un des commis?
Le domestique du négociant. — Non, c’est un bonhomme qui fait de la copie au dehors, quand on en a besoin. Mais il a été un monsieur chic en son temps, tu sais.
Le domestique d’extra. — Oui, il avait bien l’air de ça. [D'abord écrit : il a é...]
Le domestique du négociant. — Mais oui, il a été avoué, et le diable sait quoi encore. Ah, Dieu, je connais bien le vieil Ekdahl, moi. Nous buvons souvent un bitter et une bouteille de bière ensemble chez madame Eriksen.
Le domestique d’extra. — Il ne peut guère [D'abord écrit : Il n’avait pas l’air...] avoir de quoi régaler.
Le domestique du négociant. — Sapristi, Jensen, vous comprenez bien que c’est moi qui paye. Car je trouve qu’il faut être gentil avec des gens qui ont eu tant de malheur.
Le domestique d’extra. — Est-ce qu’il a fait faillite?
Le domestique du négociant. — Non, c’est bien pis que ça. Il a été en prison.
Le domestique d’extra. — En prison?
Le domestique du négociant. — Ou peut-être c’était au pénitencier... (Il écoute.) Chut, voilà qu’ils sortent de table.
(La porte de la salle à manger est ouverte du dedans par deux domestiques. Tous les convives sortent peu à peu. Le négociant Werle marche en tête
avec Mme Sôrbv [ Écrit d'abord : une dame âgée] à son bras, il la conduit par la salle de billard dans une salle attenante à droite. Des messieurs âgés et plus jeunes arrivent par groupes et se disposent dans le fumoir et la salle de billard. Le chambellan Flor, le chambellan Kaspersen et le chambellan Sæther entrent en causant avec Gregers Walle. Halfdan Ekdahl entre le dernier.)
Le chambellan Flor. — Ouf,... quel dîner... c’était un fameux travail.
Le chambellan Kaspersen. — Oh, avec un peu de bonne volonté, c’est incroyable, ce qu’on arrive à faire en trois heures et demie. Qu’en dis-tu, chambellan Sæther?
Le chambellan Sæther. — C’est le plaisir qui active le travail, hé, hé !
Le chambellan Flor. — Oui, si l’on avait ton estomac, chambellan Kaspersen.
Le chambellan Kaspersen lui passe la main sur le gilet. — Il me semble que le tien est d’une belle contenance.
Le chambellan Flor. — Ah ! oui, si seulement il pouvait digérer ce qu’il peut contenir, je...
Gregers Walle. — Il y a des remèdes à tout, chambellan Flor. Pourquoi croyez-vous qu’une très sage providence a fait les eaux minérales?
Le chambellan Kaspersen. — Fi, voilà encore que vous devenez parisien.
Gregers Walle. — Malheureusement, c’est tenace. Mais c’est que j’arrive tout droit de là-bas.
Le négociant Walle revient [Ajouté après coup : avec Mme Sorby]. — Qu’est-ce que vous examinez là, Ekdahl?
Halvdan. — Ce n’est qu’un album, monsieur le négociant.
Le négociant Walle. — Ah, des photographies. Oui, c’est évidemment quelque chose pour vous.
Le chambellan Kaspersen. — En avez-vous peut-être
apporté quelques-unes ? De votre fabrication ? Hein ?
Halvdan. — Non, je n’en ai pas.
Le négociant Walle. — Vous auriez vraiment dû en apporter. Vous auriez pu ainsi contribuer à notre entretien, voyezvous.
Madame Sorby. — Car ici, dans la maison, tout le monde doit travailler pour nourrir la conversation, monsieur Ekdahl.
Le négociant Walle. — Ha, ha, ha ; tout à fait juste.
Le chambellan Flor. — Dans une maison où l’on mange bien, c’est un vrai plaisir.
Madame Sorby. — Le chambellan Flor travaille pour les dames, tant que la sueur lui perle au front.
Le chambellan Flor. — Pour la dame, madame Sorby ; pour la dame de la maison...
Madame Sorby. — Oui, aujourd’hui cela vous est facile. Et le chambellan Kaspersen,... qu’est-ce qu’il fait...?
Le chambellan Flor. — Il produit des mots d’esprit...
Madame Sorby. — [D’abord écrit : J’ai bien dit...] Vous avez dit qu’il reproduit...
Le chambellan Kaspersen rit. — Vous êtes trop méchante.
Le chambellan Flor. - — J’ai dit produit, mais...
Le chambellan Kaspersen. — Mon Dieu, on se sert des talents qu’on a.
Madame Sorby. — Certes ; c’est pourquoi le chambellan Sæther est toujours si disposé à tourner les pages de musique.
Le chambellan Sæther. — Hé, hé !
Gregers, à voix basse. — Il faut que tu parles aussi, Hjalmar.
Hjalmar Ekdahl, hausse les épaules. — De quoi parlerais-je?
Le négociant Walberg. — Jetez ce bout de cigare, et prenez un bon cigare.
Le chambellan Kaspersen. — Oui, mais madame permetelle qu’on l’enfume?
Madame Sorby allume. — Je m’en charge moi-même.
Le chambellan Sæther. — Non, tiens, tiens!
Le chambellan Flor. — Voilà un tokay remarquablement savoureux.
Le négociant Valberg. — Vous pouvez le dire. Mais il a coûté bon ; car il est d'une des années tout à fait supérieures, vous savez.
Hjalmar Ekdahl. — Est-ce qu'il y a une différence entre les années?
Le négociant Valberg. — Non, vous êtes bon ! Ce n'est fichtre pas la peine de vous offrir du bon vin.
Le chambellan Kaspersen. — Il en est du tokay comme des photographies, monsieur Ekdahl ; il faut du soleil. N'est-il pas vrai?
Hjalmar Ekdahl. — Oui, la lumière joue sûrement son rôle.
Madame Sôrby. — Mais alors c'est tout à fait comme pour les chambellans ; car eux aussi ont besoin de la lumière du soleil.
Le chambellan Kaspersen. — Aïe, aïe, vous avez lancé là un sarcasme usé...
Le chambellan Flor. — Madame reproduit...
Madame Sôrby. — C'est possible ; mais il est certain que les années peuvent être fort différentes.
Le chambellan Kaspersen. — Mais vous me comptez sûrement comme des bonnes années, madame Sôrby?
Madame Sôrby. — Oh, vous êtes certainement de la même année, tous les trois.
Le négociant Valberg. — Ha, ha, ha... vous voilà fixés! A vos verres, messieurs. Par ce froid de chien. [La suite de la réplique est ajoutée après coup.] Un bon verre, un chaud foyer agréable,... enfin, il me semble, du moins, qu'il l'est. C'est entre ses propres murs qu'on doit chercher le vrai bien-être.
(Les invités trinquent et boivent.)
Graaberg, à la porte dérobée. — Pardon, monsieur le négociant ; mais je ne peux pas sortir.
Le négociant Walle. — Allons, est-ce que vous êtes enfermé encore?
Graaberg. — Oui, et Flaksrud est parti avec les clefs...
Le négociant Walle. — Eh bien, vous n'avez qu'à passer. Graaberg. — Mais il y en a un autre...
Le négociant Walle. — Bon, venez, venez tous les deux ; ne vous gênez pas.
(Graaberg et le vieil Ekdàhl sortent, venant de la porte dérobée.)
Le négociant Werle, malgré lui. — Aïe !
(Les rires et la conversation des invités s’arrêtent soudain. Hjalmar sursaute à la vue de son père et se détourne. Graaberg et Ekdahl sortent par la salle de billard [Ajouté après coup : et à droite].
Le négociant Werle marmonne. — Ce diable de Graaberg ! Gregers. — Mais n'était-ce pas là...
Le chambellan Sæther. — Qu'est-ce qu'il y a? Qui était-ce? Gregers. — Oh, ce n’était personne.
Le chambellan Sæther, à Hjalmar. — Connaissiez- vous cet homme?
Hjalmar. — Je ne sais pas... ; je n'ai pas fait attention...
Le chambellan Sæther, — Et entré ainsi par des portes fermées à clef. Il faut que je tire cela au clair. (Il rejoint les autres.)
Madame Sôrby chuchote au domestique. — Glissez-lui quelque chose là-bas, quelque chose de tout à fait bon.
Pettersen. — J’y vais. (Il sort.)
Gregers, à voix basse. — C’était donc vraiment lui !
Hjalmar. — Oui, c'était lui.
Gregers. — Et tu l’as renié !
Hjalmar. — Mais est-ce que je pouvais...
Gregers. — J’ai peur que tu sois devenu un pleutre, Hjalmar. Hjalmar. — Oh, si tu étais à ma place, tu...
(Les conversations entre les invités, qui étaient d'abord sur un ton discret, sont menées maintenant en forçant la voix.)
Le chambellan Kaspersen s'approche aimablement de Gregers et Hjalmar. — Aha, vous êtes en train de ranimer de vieux souvenirs. Ne voulez-vous pas allumer votre cigare, monsieur Ekdahl? (Il lui tend une bougie.) Tenez.
Hjalmar. — Merci, je ne fume pas maintenant.
Le chambellan Flor. — N'avez-vous pas des vers à nous lire, monsieur Ekdahl? Autrefois vous écriviez de si jolis poèmes.
Hjalmar. — Non, je n'ai rien ici.
Le chambellan Flor. — Tout va bien chez vous? Vos enfants... Car vous avez des enfants...?
Hjalmar. — J'ai une fille.
Le chambellan Flor. — Et que fait-elle?
Hjalmar. — Hedvig dessine.
Le chambellan Flor. — Ah ! oui ; c'est donc la nature artiste qu'elle a héritée.
Le chambellan Sæther s'approche. — Non ce n'a pas été par des portes fermées. Il venait pour une besogne légitime.
Le chambellan Kaspersen lui fait faire volte-face gaiement. — Oh, tu dis des bêtises, chambellan Sæther. (Il l'entraîne hors du fumoir.)
Le chambellan Flor. — Dieu sait de quoi il parle. (Il s’éloigne.)
Hjalmar. — Maintenant je m'en vais, Gregers. Dis adieu à ton père de ma part.
Gregers. — Oui, oui. Tu rentres directement chez toi?
Hjalmar. — Oui. Pourquoi?
Gregers. — Parce que je monterai chez toi plus tard.
Hjalmar. — Non, n'en fais rien. Pas chez moi. Nous pouvons toujours nous rencontrer quelque part en ville.
Madame Sôrby. — [Écrit d'abord : Saluez] Vous partez, Ekdahl?
Hjalmar. — Oui.
Madame Sôrby. — Saluez Gina.
Hjalmar. — Merci. (Il fait de son mieux pour sortir à droite sans attirer l'attention.)
Madame Sorby, bas, à Pettersen. — Eh bien, le vieux a-t-il emporté quelque chose?
Pettersen. — Oh ! oui, je lui ai glissé une bouteille de cognac.
Madame Sôrby. — Oh, vous auriez pu trouver mieux que ça.
Pettersen. — Non, madame Sorby, le cognac est ce qui lui plaît le mieux.
Le chambellan Flor, à la porte de la salle de billard, un cahier de musique à la main. — Allons-nous jouer un peu pour vous accompagner, madame Sôrby?
Madame Sorby. — Hé oui ; allons-y.
Les invités. — Bravo ! Bravo !
(Tous sortent à droite par la salle de billard. Pendant ce qui suit on entend jouer du piano à distance.)
Gregers. — Père, ne veux-tu pas attendre un peu?
Werle. — Qu'y a-t-il?
Gregers. — Il faut que je te parle.
Werle. — Cela ne peut-il pas attendre jusqu'à ce que les autres soient partis?
Gregers. — Non, je ne peux pas, car il est possible que je m’en aille avant les autres...
Werle. — T'en aller? Tu veux t'en aller? Qu'est-ce que cela veut dire?
Gregers. — Comment a-t-on pu laisser ici cette famille déchoir si lamentablement?
Werle. — Tu parles des Ekdahl?
Gregers. — Oui, je parle des Ekdahl. Tu as été pourtant très intime avec le vieil Ekdahl, autrefois. Et une fois en sa vie, il t’a été extrêmement utile.
Werle. — Oho, tu penses sans doute à la vieille histoire du
procès? Ces affaires-là sont réglées depuis longtemps. Tu peux compter qu’il s’est fait payer largement.
Gregers. — Soit. Mais ensuite, père, tout le reste...
Werle. — Je ne sais pas ce que tu entends par « tout le reste ». Il n’y a pas autre chose ! Il ne s’est adressé à moi d’aucune façon lorsqu’il en était encore temps. Il ne savait pas luimême combien il était mal en point avant que tout vînt au jour, et alors il était trop tard.
Gregers. — Ce n’est pas de cela non plus que je parle. Mais après, par la suite...
Werle. — Oui, par la suite. Lorsqu’il a été libéré, c’était un homme fini... Je peux te l’assurer, Gregers, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour l’aider. Je lui ai procuré du travail de copie du bureau, et je lui ai payé beaucoup, beaucoup plus que ne valait son travail. Tu ris de cela? Crois-tu que ce n’est pas vrai, ce que je dis? Il est vrai que rien n’en figure dans mes livres ; car jamais je n’inscris de pareilles dépenses.
Gregers sourit. — Non, il y a certaines dépenses qu’il ne vaut pas la peine d’inscrire.
Walle, interdit. — Que veux-tu dire par là?
Gregers. — As-tu inscrit ce que tu as dépensé pour faire apprendre la photographie à Hjalmar Ekdahl?
Werle. — Moi ! Comment, inscrit?
Gregers Werle. — Je sais que c’est toi qui as payé pour cela. Et je sais aussi que c’est toi qui Tas mis si largement en état de s’établir. [Biffé : As-tu inscrit aucune de ces dépenses?]
Werle. — Bon, et puis on dit que je n’ai pas fait assez pour la famille Ekdahl. Je peux te l’assurer, ces gens-là m’ont coûté assez cher.
Gregers. — As-tu inscrit quelqu’une de ces dépenses?
Werle. — Pourquoi le demandes-tu?
Gregers. — Oh, ce n’est pas sans motif. Écoute, dis-moi,...
l'époque où tu t'es intéressé si vivement au fils de ton ancien ami,... n'était-ce pas justement lorsqu'il allait se marier?
Werle. — Hé, comment diable,... comment puis-je au bout de tant d'années... il doit y avoir dix-huit à dix-neuf ans...
Gregers. — Il y a dix-sept ans à peu près. Tu m'as adressé alors une lettre... lettre d'affaires, naturellement... et dans un post-scriptum tu disais très brièvement que Hjalmar Ekdahl avait épousé une demoiselle Hansen.
Werle. — Oui, c'était exact ; elle s'appelait ainsi.
Gregers. — Mais tu n'as rien dit du fait que mademoiselle Hansen était Gina Hansen,... notre ancienne gouvernante.
Werle, avec un rire moqueur et contraint. — Non, je ne savais vraiment pas que tu t'intéressais si particulièrement à notre ancienne gouvernante.
Gregers. — Ce n'était pas non plus le cas. (Il baisse la voix.) Mais il y en avait d'autres, ici, dans la maison, qui s'intéressaient particulièrement à elle.
Werle. — Que veux-tu dire par là? (S'emportant contre lui.) Ce n'est tout de même pas moi que tu vises !
Gregers, à voix basse, mais fermement. — Si, c'est toi que je vise.
Werle. — Et tu oses...! Tu as cette audace...! Comment peut-il, cet effronté, le photographe,... comment peut-il oser m’accuser... !
Gregers. — Hjalmar n'a pas soufflé mot de cela. Je ne sais même pas s’il a le moindre soupçon.
Werle. — Bien, mais alors d’où le tiens-tu? Qui a pu te dire cela de moi?
Gregers. — • Ma pauvre malheureuse mère me Ta dit un jour.
Werle. — Ta mère ! Oui, j'aurais presque pu le deviner. Elle et toi,... vous vous entendiez toujours contre moi. C'est elle, qui, tout d'abord, t'a détourné de moi.
Gregers. — Non, c'est tout ce qu'elle a souffert et supporté.
jusqu’au moment où elle a été accablée et a fini lamentablement.
Werle. — Oh, elle n’a rien eu à souffrir et supporter;... pas plus que la plupart des autres gens, du moins. Mais il n’y a rien à faire avec des exaltés. Et dire que tu as pu ajouter foi à une pareille accusation,... un simple soupçon!
Gregers. — Bien, je tâcherai de parvenir à la certitude...
Werle. — Tu ne vas tout de même pas te mettre à fouiller dans de vieux bruits et racontars? Je trouve vraiment qu’à ton âge tu pourrais t’occuper plus utilement.
Gregers. — Nous avons toujours eu des avis différents sur ce qui est utile, nous deux.
Werle. - — Sur l’utile et sur toute chose. Gregers, je crois qu’il n’y a personne au monde que tu détestes autant que ton père.
Gregers, chuchotant. — Je t’ai vu de trop près.
Werle. — Tu m’as vu avec les yeux de ta mère ; c’est là le point.
Gregers. — Et tu n’as jamais pu me pardonner que je tienne de ma mère,... et aussi que j’aie tout de même eu pour elle de l’affection.
Werle. — Écoute, Gregers ; il y a beaucoup de choses qui nous séparent ; mais nous sommes tout de même père et fils. Il me semble que nous pourrions parvenir à une sorte d’entente. En apparence, tout au moins.
Gregers. — Tu veux dire pour ce qu’on appelle les yeux du monde?
Werle. — Oui, si tu veux l’appeler comme ça. Penses-y. Ne crois- tu pas que cela pourrait se faire? Hein?
Gregers le regarde froidement. — Il y a sûrement quelque chose pour quoi tu veux te servir de moi.
Werle. — Quand on se tient d’aussi près que nous, on se sert toujours l’un de l’autre, Gregers.
Gregers. — Oui, on le dit.
Werle. — Quand je t'ai écrit de venir, je ne nierai pas que j'avais une arrière-pensée.
Gregers. — Hum !
Werle. — Oui, pour les comptes entre nous, pour le règlement de ton héritage maternel et tout le reste, nous aurions pu au besoin tout arranger par écrit. Mais maintenant que — malheureusement — il n'est plus nécessaire pour toi de vivre là-bas...
Gregers. — Et alors?...
Werle. — Alors je voudrais bien t’avoir chez moi quelque temps. Je suis très seul, Gregers, je me suis toujours senti très seul,... toute ma vie; mais surtout maintenant que je commence à prendre de l’âge. J'ai besoin d'avoir quelqu'un auprès de moi.
Gregers. — Tu as madame Sôrby.
Werle. — Oui, je l’ai ; et elle m’est devenue pour ainsi dire indispensable. Elle a de l’entrain, l’humeur égale ; elle donne de l’animation à la maison,... et j'ai grand besoin de cela...
Gregers. — Eh bien, mais tu as donc ainsi ce que tu désires.
Werle. — Oui, mais je crains que cela ne puisse pas continuer. Une femme dans cette situation en arrive facilement à une position fausse devant le monde ; et même je dirais presque que cela ne fait pas l'affaire d’un homme non plus.
Gregers. — Oh, quand un homme donne des dîners pareils, il peut se permettre beaucoup.
Werle. — Oui, mais elle, Gregers? J’ai peur qu’elle ne s’en accommode plus. Et même si elle s’en arrangeait, et se mettait, par dévouement pour moi, au-dessus des commérages et de tout cela... Trouves-tu, Gregers, avec ton sentiment de justice si marqué...
Gregers l’interrompt. — Dis-moi,... penses-tu à l’épouser?
Werle. — Et si j’y pensais? Qu’y aurait-il à dire?
Gregers. — Oui, c’est ce que je demande. Qu’y aurait-il à dire?
T. xiii. 19
Werle. — Cela ne te causerait -il pas une répugnance insurmontable?
Gregers. — Non, pas du tout. Pas le moins du monde.
Werle. — Oui, car je pensais que peut-être, à cause du souvenir de ta mère...
Gregers. — Non, non, non, pas de formules pompeuses. Je ne suis pas exalté.
Werle. — Bon, quoi que tu sois ou ne sois pas, en tout cas tu m'as enlevé un poids sur ma poitrine, Gregers. Je suis enchanté de pouvoir compter sur ton assentiment dans cette affaire.
Gregers. — Maintenant je comprends en quoi tu veux te servir de moi.
Werle. — Me servir de toi? Qu'est-ce que cette expression?
Gregers. — Oh, ne soyons pas difficiles pour le choix des mots... Pas ici, en tête à tête, en tout cas... (Il rit.) C’est donc pour cela que je devais être présent en personne, parbleu ! [Biffé : Ici] A propos de madame Sôrby, il faut que soit organisée une vie de famille ici, dans la maison;.., c'est du nouveau, ça 1
Werle. — Comment peux-tu dire cela !
Gregers. — Quand y a-t-il eu ici une vie de famille? Mais maintenant on a besoin d'en avoir un peu. Bon ; je le comprends. Cela fera bien, c'est incontestable, quand le bruit se répandra que le fils... par piété filiale... s'est hâté de rentrer chez lui pour les noces de son vieux père. Il règne donc tout de même entre eux de bons rapports cordiaux. Oui, naturellement. Père et fils ! parbleu, peut-il en être autrement ! C'est l'ordre de la nature...
Werle. — Oui, ce devrait être l'ordre de la nature, Gregers...
Gregers. — Oh, je ne crois pas du tout ni à la nature ni à son ordre.
Werle. — Écoute ; je te dirai ceci : peut-être y a-t-il beaucoup à blâmer dans la conduite de ma vie... (Élevant la voix.)
mais il y a certaines choses pour lesquelles j’exige toujours le respect dans ma maison !
Gregers s’incline légèrement- — Je l’ai remarqué ; c’est aussi pourquoi je prends mon chapeau et je m’en vais.
Werle. — Tu t’en vas î Tu quittes la maison î
Gregers. — Oui, car il y a une seule chose au monde pour laquelle j'aie du respect.
Werle. — Et qu’est-ce que c’est?
Gregers. — Tu rirais si tu l’entendais.
Werle. — Un solitaire ne rit pas si facilement, Gregers.
Gregers indique du doigt la salle de billard. — Regarde, père, voilà les chambellans qui jouent à colin-maillard avec madame Sorby... Bonne nuit et adieu. (Il sort à droite.)
Werle le suit des yeux avec un sourire méprisant. — Et il dit qu’il n’est pas exalté.
(L atelier de Hjalmar Ekdahl. On voit que la pièce, qui est assez grande et pauvrement meublée, est un grenier. A droite, toit incliné avec de grandes vitres à demi couvertes d'un rideau bleu. Dans le coin de droite est la porte d'entrée. Au mur de gauche, il y a deux portes. Au milieu du mur du fond, grande double-porte disposée de façon à glisser de côté. Au premier plan, contre le mur de droite, un vieux canapé usé avec une table et deux chaises. Sur la table, une lampe allumée. Divers appareils de photographie sont çà et là dans la pièce, des photographies sont sur la table ; des flacons et des boîtes avec des matières chimiques sont sur des ravons au mur du fond.)
(Mme Ekdahl coud, assise sur une chaise près de la table. Hedvig dessine, assise sur le canapé.)
Mme Ekdahl. — Combien as-tu payé pour le beurre aujourd’hui?
Hedvig. — C’était 45 ore.
Mme Ekdahl. — Et puis, il y a la bière. Vois-tu,... nous arrivons tout de suite à plus d’une couronne.
Hedvig. — Oui, mais père a eu 4 couronnes 50 pour les photographies.
Mme Ekdahl. — Il a eu tant que ça?
Hedvig. — Oui, 4 couronnes 50 exactement. (Silence.)
Mme Ekdahl. — Hm,... je voudrais bien savoir comment se trouve ton père dans cette soirée.
Hedvig. — Oui, ce serait amusant si nous pouvions le voir.
(Le vieil Ekdahl, son paquet de papiers sous le bras, entre par la porte de [Écrit d'abord : gau,..] droite.)
Hedvig. — Comme tu rentres tard aujourd’hui, grand-père.
Ekdahl. — Graaberg m’a retenu longtemps; il fait tout si amplement, cet homme.
Mme Ekdahl. — As-tu eu de nouvelles copies à faire, père?
♦ Ekdahl. — Oui, tout ce paquet-là.
Mme Ekdahl. — C’est bien, ça.
Ekdahl pose son parapluie. — Ça fait du travail pour longtemps, Gina. (Il écarte l’un des battants de la porte du fond légèrement.) Chut î (Il regarde dans la salle obscure, puis repousse la porte.) Hé-hé-hé ; ils sont tous là et dorment très bien. (Il se dirige vers la porte à gauche.) Je trouverai bien des allumettes?
Mme Ekdahl. — Les allumettes sont sur la commode. (Ekdahl sort.)
Hedvig. — C’est très bien que grand-père ait eu à écrire tout ça.
Mme Ekdahl. — Oui, le pauvre vieux père, il gagne ainsi un peu d’argent.
Hedvig. — Et puis ça l’empêche de passer toute la matinée en bas dans le restaurant de cette vilaine madame Eriksen.
Mme Ekdahl. — Ça aussi, oui. Quoique... heu, je ne sais pas, mais je trouve presque les hommes plus agréables quand ils ont un peu bu...
Hedvig. — Oh, que non ! Si, ils sont plus agréables ; mais c'est peu sûr.
Mme Ekdahl. — Comment, peu sûr?
Hedvig. — Je veux dire peu sûr pour nous autres; on ne sait pas au juste à quoi s'en tenir.
Mme Ekdahl la regarde. — Quand as-tu remarqué ça?
Hedvig. — Oh, on peut toujours s'en rendre compte. Molstad et Riser sont souvent un peu éméchés.
Mme Ekdahl. — Ah, c’est à ces deux-là que tu pensais.
(Le vieil Ekdahl rentre et va sortir par la première porte à gauche.)
Mme Ekdahl se tourne à demi sur sa chaise. — Tu veux quelque chose dans la cuisine, père?
Ekdahl. — Oui. Ne te dérange pas. (Il sort.)
Mme Ekdahl. — Pourvu qu'il ne fourrage pas dans la braise? Hedvig, va voir ce qu'il fait.
(Ekdahl rentre avec un petit pot d’eau bouillante.)
Hedvig. — Tu prends de l'eau chaude, grand-père?
Ekdahl. — Oui. J’en ai besoin. Je vais écrire, et l'encre s'est épaissie comme de la bouillie.
Mme Ekdahl. — Mais il ne faut pas rester si tard et t'abîmer les yeux, père.
Ekdahl. — Peu importent les yeux, Gina. Je suis pressé, je te dis. Je veux que personne n'entre chez moi. (Il entre dans sa chambre.)
Mme Ekdahl, à voix basse. — Peux-tu comprendre où il a eu de l'argent?
Hedvig. — Il l’a eu sûrement de Graaberg.
Mme Ekdahl. — Oh, certes, non ; Graaberg paye toujours à moi.
Hedvig. — Alors il a peut-être pris une bouteille à crédit.
Mme Ekdahl. — Pauvre père, on ne doit rien lui donner à crédit.
(Hjalmar Ekdahl entre par la droite.)
Mme Ekdahl se lève. — Non, te voilà déjà !
Hjalmar pose son chapeau. ■ — Oui, la plupart des gens sont partis.
Hedvig qui s'est levée. — De si bonne heure, père?
Hjalmar ôte son manteau. — Oui, c'était un dîner.
Mme Ekdahl. — Que je t'aide. (Elle accroche le manteau.) On était nombreux?
Hjalmar. — Oh ! non, pas nombreux. Douze à quatorze personnes. (A Hedvig.) Grand-père n'est pas rentré?
Hedvig. — Si, il est là.
Hjalmar. — Il n'a rien dit?
Mme Ekdahl. — Non, pas grand’chose.
Hjalmar. — Il n'a pas parlé de...? Il me semble avoir entendu dire qu’il avait été chez Graaberg... Je vais entrer un peu chez lui.
Mme Ekdahl. — Non, non, ce n’est pas la peine.
Hjalmar. — Pourquoi pas? A-t-il dit qu’il ne voulait pas me voir?
Mme Ekdahl. — Il ne veut voir personne ; il est venu se chercher de l'eau chaude.
Hjalmar. — Oho, il est en train de...? (Il fait le geste.)
Mme Ekdahl. — Oui, je le crois presque.
Hjalmar. — Bon Dieu ; pauvre vieux père ; allons, laissons-le se faire du bon temps.
(Le vieil Ekdahl, en veston d’intérieur, avec une pipe allumée, entre, venant de sa chambre.)
Ekdahl. - — Hé, le voilà. Il me semblait bien t’avoir entendu.
Hjalmar. — Je viens d'arriver.
Ekdahl. — Tu ne m'as sans doute pas vu là-bas.
Hjalmar. — Non. J'ai entendu dire que tu avais traversé...
Ekdahl. — Qu'est-ce que c'était que tous ces gens?
Hjalmar. — Oh, il y en avait plusieurs. Il y avait le cham-
bellan Flor et le chambellan Kaspersen et le chambellan...
Ekdahl. — Tu l’entends, Gina ! Il a été avec rien que des chambellans.
Mme Ekdahl. — Oui, ç’a dû être tout à fait chic.
HedVig. — N’ont-ils pas voulu te faire lire quelque poème, père?
Hjalmar. — Oui, ils auraient voulu ; mais je ne voulais pas.
Ekdahl. — Tu ne voulais pas?
Mme Ekdahl. ■ — Mais tu aurais bien pu le faire.
Hjalmar. — Non, il ne faut pas être tout de suite à la disposition de tous et de chacun. Je ne le suis pas, moi, en tout cas. Et puis, je n’étais pas disposé.
Ekdahl. — Non, non, Hjalmar ne se laisse pas faire, lui.
Hjalmar. — Je ne sais pas pourquoi ce serait moi qui pourvoirais à l’entretien quand je sors une fois par hasard. Et je le leur ai fait comprendre. Oui, je me suis même trouvé amené à donner à deux de ces messieurs une assez raide remontrance.
Mme Ekdahl. — Non, tu as fait ça.
Ekdahl. — Et c’était un des chambellans.
Hjalmar. — Parfaitement, c’était l’un d’eux. Nous nous sommes disputés sur le vin de Tokay...
Ekdahl. — C’est juste, oui, c’est un excellent vin.
Hjalmar. — Oui, mais je te dirai que toutes les années ne sont pas également bonnes ; cela dépend de la quantité de chaleur solaire que les grappes ont reçue...
Mme Ekdahl. — Non, tu sais tout, Ekdahl.
Ekdahl. — Et c’est là-dessus qu’ils se sont mis à disputer avec toi?
Hjalmar. — Oui, ils voulaient l’essayer ; mais ils eurent cet avis [Écrit d'abord : je leur fis savoir] qu’il en était tout à fait de même pour les chambellans ; ils ne sont pas également bons toutes les années,... ai-je dit.
Mme Ekdahl. — Non, ce que tu peux inventer !
Ekdahl. — Et tu leur as dit cela...
Hjalmar. — En plein dans les yeux.
Ekdahl. — Hein, Gina, il leur a dit cela en plein dans les yeux.
Mme Ekdahl. — Non, croyez-vous ; en plein dans les yeux !
Hjalmar se place sur le piédestal. — Oui, j'étais comme ceci, voyez-vous, ...appuyé contre la cheminée, jouant avec mon gant droit, et je le leur ai dit.
Ekdahl. — En face.
Hedvig. — Comme c’est amusant de voir père en habit ! L’habit te va bien, père.
Hjalmar. — Oui, n'est-ce pas? Et il est comme fait pour moi. Un peu étroit aux entournures, peut-être... (Il ôte son habit.) Mais je veux mettre ma veste... (Il la met.) on se sent comme mieux chez soi. (A Gina.) N'oublie pas de rendre l'habit tout de suite à Molvik demain matin.
Mme Ekdahl. — - Ce sera fait.
Hjalmar s'assied sur le canapé. — Ah, on n'est tout de même nulle part aussi bien qu'au coin de son propre canapé,... les pieds sous sa propre table...
Mme Ekdahl. — Et avec un verre de bière et la pipe...
Hjalmar. — Avons-nous de la bière dans la maison?
Mme Ekdahl. — Oui, on y a pris soin. (Elle sort dans la cuisine.)
Hedvig. — Voici la pipe et le tabac...
Hjalmar. — Merci. J'ai vraiment soupiré après la pipe. Les cigares de Werle peuvent être bons ; mais une bonne pipe, c'est tout de même autre chose à la longue.
Mme Ekdahl arrive de la cuisine avec des bouteilles de bière et des verres. — Voilà, maintenant tu peux boire jusqu'à plus soif.
Hjalmar. * — Superbe. Arrive, père, nous allons boire un verre ensemble.
Ekdahl. — Hm ; je crois que je vais d'abord bourrer ma pipe. (Il entre dans sa chambre.)
Mme Ekdahl sourit. — Il veut bourrer sa pipe.
Hjalmar. — Hé oui, oui ; laisse-le faire, pauvre vieux père.
(On frappe à la porte de droite.)
Mme Ekdahl. — Chut, n’a-t-on pas frappé à la porte? Qui ça peut-il être?
(Elle va ouvrir.)
Gregers, sur le seuil. — Pardon ; n’est-ce pas ici que demeure le photographe Ekdahl?
Mme Ekdahl. — Parfaitement.
Hjalmar se lève. — Gregers ! Te voilà tout de même? Entre donc.
Gregers entre. — Je t’avais dit que je monterais te voir.
Hjalmar. — Mais ce soir...? Tu as quitté la réunion?
Gregers. — La réunion et la maison. Bonsoir, madame Ekdahl ; pouvez-vous vous rappeler les jours d’autrefois? Me reconnaissez-vous?
Mme Ekdahl. — Oh ! oui, je vous reconnais.
Hjalmar. — Tu as quitté la maison, dis-tu...
Gregers. — Oui, je descends cette nuit dans un hôtel, et demain je prends un logement. Dis donc, Hjalmar, tu as des chambres à louer.
Hjalmar. — Oui, nous en avons, mais...
Mme Ekdahl. — Mais ce n’est sûrement pas ce qu’il vous faut, monsieur Werle.
Gregers. — Ne craignez rien ; je pense bien que ça m’ira ; et quant au prix, nous nous entendrons toujours.
Hjalmar. — Bon, c’est très heureux pour nous. . . Alors, puisque tu es venu, tu vas peut-être t’asseoir.
Gregers. — Merci ; vous habitez ici en vrais artistes.
Hjalmar. — C’est l’atelier, comme tu vois...
Mme Ekdahl. — On y est plus au large, c’est pourquoi nous
nous tenons de préférence ici.
Les principales variantes de cette nouvelle ébauche sont indiquées par la comparaison de son texte avec le texte définitif, conformément aux règles habituelles . Les indications de dates sont données dans la notice.
P. 58, 1. 9-20. — Graaberg, teneur de livre du négociant.
Pettersen, domestique chez le négociant.
Le chambellan Flor.
[Biffé : Le chambellan Kaspersen.]
Relling, médecin.
Molvik, ancien étudiant en théologie.
Jensen, domestique d’extra.
Convives chez le négociant.
(L'action se passe à Kristiania.)
P. 59, 1. 2. — Cabinet de travail] D'abord écrit : Fumoir.
1. 3-1 1. — meubles • — • — manger] canapés et fauteuils capitonnés [D'abord écrit : tables de fumoir avec des pipes et des boîtes de cigares], table-bureau avec des livres et des papiers au milieu de la pièce ; lampes et candélabres allumés. Grande ouverture de porte avec portière écartée au mur du fond, par où l’on voit la salle de billard, également éclairée. Au premier plan à droite, dans le fumoir, une petite porte dérobée conduit dans les bureaux. A gauche, au premier plan, cheminée avec du feu, et plus loin, la double-porte de la salle à manger, d’où l’on entend des conversations bruyantes et des rires de voix nombreuses. On frappe avec un couteau sur un verre ; le silence s’établit ; un discours est prononcé ; bravos, chocs de verres, puis de nouveau bourdonnement de conversations bruyantes.)