‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 11 sur 300 · CHAPITRE II l’œuvre · texte numérisé non relu

CHAPITRE II l’œuvre

Si nous n’avons sur la période d’incubation du Canard sauvage, que des notes non datées, probablement incomplètes, et qui révèlent peu le travail préparatoire de la pensée d’Ibsen, nous avons, au contraire, à partir du moment où il a commencé l’écriture de son œuvre, la série probablement complète de ses brouillons, en partie datés par lui-même :

Ms VIII (p. 276) 20 avril 1884.

Ms IX (p. 277) Acte I 20-28 avril.

— II 2 mai- ?

Ms X (p. 298) Acte I ?

— II ?-24 mai.

— III 25-30 mai.

— IV 2-8 juin.

— V 9-13 juin.

Le Ms VIII n’a été qu’un essai de mise en train ; puis, au cours du second acte, Ibsen s’est arrêté soudain dans le Ms IX, et il est facile de comprendre pourquoi. Il n’a modifié qu'à peine les dernières pages qu’il venait d’écrire, et ces changements ne peuvent être ce qui l'a fait recommencer. Mais il abordait une longue scène où le caractère et la situation de Gregers devaient être précisés. Or, Gregers était le personnage inventé en dernier lieu, puisqu’il devait n’avoir plus aucun rapport avec le A. K. du premier manuscrit, et que pourtant

il lui ressemblait encore dans le manuscrit V. Ibsen n'avait vraiment pas fait progressivement connaissance avec lui par une rencontre en chemin de fer, par un séjour dans une ville d’eaux, et par des relations devenues finalement intimes. Dans le premier brouillon étendu (Ms IX), Ibsen l’avait fait avoué, et il arrivait tout droit de Paris. Ceci justifiait le dîner donné par son père à l’occasion de son retour, mais cela convenait mal au Gregers Werle de la pièce définitive, qu’Ibsen ne s’était peut-être pas encore précisé suffisamment. De plus, une scène manquait évidemment au premier acte, pour montrer mieux la camaraderie de Gregers et de Hjalmar. Ibsen a dû vers le 5 ou 6 mai, se donner quelques jours de réflexion pour construire plus solidement le personnage de Gregers, et en faire l’ascète qui a vécu solitaire à l’usine de Hôydal, comme ingénieur au service de son père, avec qui, toutefois, il n’entretient qu’une correspondance d’affaires. C’est pourquoi Ibsen a refait son premier acte, y a introduit la scène entre Gregers et Hjalmar, a modifié la scène entre Gregers et son père, et, parvenu au point où il avait laissé le second acte, a pu écrire la conversation où Gregers et le vieil Ekdal rappellent leurs souvenirs de la forêt de Hoydal, telle qu’elle était autrefois.

Nous ne pouvons savoir si la modification ainsi apportée au caractère de Gregers a été très grande, le personnage n’ayant pas encore été assez défini dans le Ms IX, mais elle était certainement importante. Elle présentait cet avantage de ne troubler en rien le plan prévu. Le dîner de l’usinier était donné pour fêter le retour d’un revenant qui revenait de moins loin, voilà tout. Mais elle avait cet inconvénient que l’on peut se demander pourquoi Gregers, si grand admirateur de son camarade autrefois brillant, est resté une quinzaine d'années sans le voir, habitant si près de lui. Aucune explication n’est fournie. C’est une donnée de la pièce qu’il faut admettre. Je ne crois pas que les lecteurs et spectateurs en soient gênés. Mais Ibsen aurait sans doute évité que l’on pût se poser la question, si

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