SOUVENIRS D'ENFANCE
est réaliste, et les Norvégiens admirent comme Ibsen a su donner à chaque personnage son style particulier ; il s’y est, en effet, visiblement appliqué, ce qui ne rend pas facile la besogne du traducteur, surtout pour le rôle de Gina, personne vulgaire qui emploie souvent des mots étrangers, ce qui était assez fréquent alors, mais en altère la forme et le sens. Ces recherches de style ne sont toutefois qu'un progrès, non un changement. Il y a pourtant ceci, qui n'est pas conforme au procédé ordinaire d’Ibsen : Hjalmar Ekdal est très nettement le personnage principal, et il n’est pas le représentant d'une idée. Il est un égoïste vaniteux, aimable, qui sait admirablement tirer parti d’une situation économiquement et moralement fâcheuse. Les idées lui sont parfaitement indifférentes en elles-mêmes. Il s’en accommode avec souplesse ou les prend comme thèmes de déclamation. Il se prête à une « étude d’âme » qui suffirait à remplir une pièce, comédie ou drame, il ne convient pas du tout, du moins directement, pour une pièce « à idées ». Mais Ibsen ne peut s’empêcher d’insister sur les idées. Si elles n’émanent pas de Hjalmar, elles apparaissent à propos de lui, et sont représentées par Gregers et Relling.
Observons combien ce Hjalmar définitif est différent de celui du manuscrit I. Tous deux sont des ratés. Mais les idées existaient pour le E. L. du début, il était seulement trop veule pour les avouer, et même se les avouer. Et il était opposé au sybarite A. K., qui affichait les mêmes idées, mais chez qui elles étaient moins sincères. Quel que soit le conflit qu’Ibsen envisageait, on voit que les idées étaient au premier plan, c’est seulement plus tard que E. L. s’est progressivement transformé en Hjalmar, et la technique nouvelle a été sans doute adoptée lorsque Relling a été introduit, et surtout lorsque Gregers, tardivement, a cessé d’être un sybarite et un sceptique pour devenir un ascète et un croyant.
On a dit qu’avec Le Canard sauvage , Ibsen commence la série de ses drames symbolistes. Cela aussi serait un changement de
« technique », si le symbolisme, dans ses drames, avait remplacé le réalisme. Mais tel n’est certes pas le cas. Et d’ailleurs, le symbolisme existe dans maint drame antérieur. Ce qui est nouveau, c’est ce symbole en quelque sorte matérialisé du canard sauvage. Ibsen aurait pu dire, en style de sa jeunesse, qu’il a opéré dans sa pièce la fusion du réalisme et du symbolisme en une unité supérieure. Il a sans doute eu l’idée du grenier, tout d’abord, parce qu’il avait entendu parler à Grimstad d’un vieux marin de Kristiansand qui s’était ménagé un réservoir de chasse dans son grenier *, car il n’est pas question de l’oiseau dans le manuscrit III, où apparaît le terrain de chasse du vieil Ekdal, et il n’est question du canard que dans le manuscrit IV, qui est certainement postérieur. Ce symbole est peut-être venu comme une réminiscence du poème de Welhaven : « L’oiseau de mer », où un canard sauvage est blessé par un chasseur :
l'oiseau ne peut gagner l'abri de son doux nid, l'oiseau ne veut gémir sur sa douleur et peine.
Il plonge donc sans bruit au fond du sombre fjord, sur lui l’eau se referme, elle efface sa trace.
Et, rêvant sur le grenier, Ibsen a été assailli de souvenirs personnels. Il l'a vu sous l'aspect de la petite pièce ouvrant sur la cour, où, enfant, il s'enfermait, petite pièce située près de la porte de derrière, à Venstôb, la ferme de son père ruiné. Il ne voulait pas être dérangé, pendant qu'il s’occupait de ses personnages de théâtre, de ses tours de passe-passe, de sa boîte de couleurs, de sa pendule qui ne marchait plus et de ses livres : il s’y créait un monde imaginaire, comme dans son grenier le vieil Ekdal retombé en enfance. Parmi ses livres.
1 Sigurd Hdst, Ibsens Digtning og Ibsen selv, p. 285.