MODÈLES
il y avait un in-folio sans doute rapporté par son grand-père ou son arrière-grand-père, tous deux capitaines marchands : A new and universal history , description and survey of the cities of London and Westminster etc., London , 1775, par Walter Harrison. Il ne pouvait lire ce livre, écrit en anglais, mais il en regardait les gravures, et il l'a mentionné dans Le Canard sauvage , où il a même, de mémoire, décrit le frontispice *.
Cette description est mise dans la bouche de Hedvig, qui porte le nom de la sœur d’Ibsen, la seule personne de sa famille, à qui, parfois, il écrivait, bien qu'il n'aimât pas ses tendances piétistes. D'ailleurs, une certaine disposition mystique n’étaitelle pas commune au frère et à la sœur? Bjornson, après avoir rendu visite à celle-ci, l'a pensé.
Et le vieil Ekdal paraît bien avoir eu pour modèle Knud Ibsen, autrefois brillant, aveuli par sa ruine, devenu buveur, toujours vaniteux et léger, grand chasseur aussi, et qui avait su faire de Venstôb le rendez-vous de chasse du riche Loven[skjold, ancien ministre. En sa vieillesse, il se couvrait, d'habitude, d'un calot qui rappelait son uniforme de garde civique : détail qui se retrouve dans le rôle du vieil Ekdal. Ibsen avait déjà pris son père pour modèle de Daniel Hejre, dans L'Union des Jeunes , mais c'est le côté spirituel et sarcastique de l'homme qu’il avait alors mis en évidence â.
Hjalmar Ekdal a des modèles nombreux. Ibsen a nommé lui-même Magnus Bagge, peintre qui lui a donné des leçons à Kristiania, jusque vers 1860 1 * 3. Bagge était fort vaniteux, et ne manquait pas, lorsqu’il était en Allemagne, de se faire appeler von Bagge. Mais à Maurice Prozor, Ibsen aurait dit que le modèle de Hjalmar Ekdal était l’acteur suédois Lind-
1 Reproduit dans H. Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-liv , II, p. 238. La « Vierge » dont parle Hedvig est l’Histoire, qui, avec le Temps, présente le plan de Londres à Britannia.
5 Oskar Mosfield dans Edda , 193c, p. 76.
3 Fr. Ording, dans For Kirke og Kultur, 1910, p. 83.
berg, celui qui avait organisé la première représentation des Revenants. A un écrivain norvégien, m'a raconté Sigurd Host, Ibsen a dit que Kristofer Janson, auteur de landsmaal qu'il avait connu à Rome en 1878, aurait pu être le modèle de Hjalmar Ekdal. Et à la femme de l'acteur danois Emil Paulsen, qui jouait le rôle de Hjalmar Ekdal, il a dit qu'il avait pris pour modèle un prince italien qui était toujours à genoux devant les dames et tendait les écheveaux de laine pour elles1 2. Tout cela prouve simplement que les Hjalmar Ekdal ne sont pas rares par le monde. Par contre, je ne crois pas que l’on ait jamais cité personne comme modèle de Gregers Werle. On a seulement observé qu'il a, par son allure bourrue, quelque analogie avec le Dr Borg, de La Chambre rouge , de Strindberg 3 4, roman qu’Ibsen avait lu 3.
A la scène, en Norvège, c’est une tradition de représenter Hjalmar Ekdal en veste de velours, comme l'a fait l'excellent acteur Arnoldus Reimers lors de la création, « tradition qui peut sûrement provenir des indications d'Ibsen *. » C'était le costume qu’il avait porté après Brand, lorsque son premier vrai succès lui avait permis de renouveler sa garde-robe plutôt minable. Cette élégance d'un genre « artiste » lui a sans doute paru convenir au photographe. Peut-être aussi s’est-il senti quelques affinités avec ce personnage si différent de lui. Qui n’en a pas?
Il en avait, d’ailleurs, avec tous les hommes de la maison Ekdal. Bien entendu, je ne parle pas du père Werle ni de ses invités. Mais le vieil Ekdal dans son grenier ressemble à Ibsen enfant dans son réduit de Venstob. Gregers Werle est un disciple et une caricature de T Ibsen ancien, qui avait écrit Brand et se fâchait tout rouge, en 1878, quand il voyait les membres
1 Francis Bull dans Hundreaars ut gave, X, p. 38.
2 Sten Linder, Ernst Ahlgren i hennes romaner , p. 108.
3 John Paulsen, Samliv mea Ibsen, 1913, p. 224.
4 Sigurd Host dans TU Gerhard Gran, p. 271.