LA PREMIÈRE FORME EST INCONNUE 40I
Quoi qu’il en soit de cette décomposition de E. L. en Hjalmar et Rosmer, il est certain que la pensée d’Ibsen, au moment où il écrivait sa note, subissait une crise, qu’il suivait plus que jamais le précepte de sa fameuse strophe : « Être poète, c’est s’ériger en tribunal de soi-même », que la note annonce et suggère Rosmersholm par une idée que Le Canard sauvage ne comportait pas, et que les deux pièces correspondaient, bien que diversement, à ce qui préoccupait alors son esprit. Aussi est-il très naturel que, presque aussitôt après la publication du Canard sauvage , le sujet de Rosmersholm se soit imposé à lui, et qu’il ait cru qu’il allait pouvoir l’achever après un an d’intervalle seulement, comme il l’avait fait pour Un Ennemi du Peuple , après Les Revenants , unique exemple de cette rapidité, depuis qu’il avait quitté Bergen. Il écrivait, en effet, à Hegel, dès le 25 avril 1885, qu’il irait probablement bientôt dans le Tyrol ou au bord du lac de Constance, « où j’espère pouvoir travailler tranquillement et achever ma nouvelle pièce en automne à l’époque habituelle h» Il fallait pour cela qu’il fût bien près de la rédaction du brouillon, c’est-à-dire que ses personnages lui fussent déjà bien familiers.
On ne possède malheureusement aucune ébauche ou note sur ce qu’a été alors le plan du futur Rosmersholm 2. On serait d’autant plus curieux de le connaître, que cette pièce était sûrement alors très différente de ce qu’elle est devenue, car elle a été fortement influencée, comme on le verra, par des événements survenus dans l’intervalle. Vraisemblablement,
1 Brève, II, p. 146.
- On ne possède même aucun document qui prouve que la pièce annoncée à Hegel le 25 avril 1885 était bien la première forme de Rosmersholm , mais cela paraît si évident à Halvdan Koht qu’il l’admet sans discussion (Henrik Ibsen , eit diktar-liv , II, p. 264). En effet, Ibsen n’a pas écrit plus tard à Hegel, comme d’habitude en ce cas, qu’il avait changé de sujet. Sa période de voyage, de mai à octobre, se prêtait mal aux méditations sur l’œuvre en cours, et aussitôt qu’il se remet au travail, c’est Rosmersholm qui l’occupe (V. la lettre à Brandès du 10 novembre 1886, Breve , II, p. 163).
T. XIII
selon la méthode habituelle d'Ibsen, la fable était inventée, le plan fixé, à peu près comme dans l'œuvre définitive, et les idées essentielles étaient celles que l'on trouve dans la note de l'hiver 1882-83, et qui ne convenaient pas au Canard sauvage. Ce qui manquait, c'était cette connaissance intime du caractère des personnages, à laquelle Ibsen ne parvenait que tard, et qui ne devenait complète qu’au cours de l'écriture du brouillon, lorsqu’il les voyait vivre sous sa plume. Il a d'ailleurs écrit à Cari Snoilsky, le 14 février 1886, qu'il était « complètement pris par une nouvelle pièce à laquelle j’ai pensé depuis longtemps, et pour laquelle j'ai fait des études plus précises pendant mon séjour en Norvège de cet été » b Depuis longtemps? Ne serait-ce pas à la suite de sa note sur Le Canard sauvage de l’hiver 1882-83? En tout cas, il est amusant de le voir mentionner ses études plus précises de l'été 1885 dans une lettre à Snoilsky, car ces études avaient principalement porté sur Snoilsky lui-même.
Ce voyage avait été résolu assez subitement. Il avait passé l’hiver à Rome, absorbé dans son travail, c'est-à-dire dans sa correspondance au sujet des représentations du Canard sauvage , puis ses méditations au sujet de sa nouvelle pièce. Il avait bien écrit à Hegel, le 2 septembre, en lui envoyant son manuscrit : « Mon intention est de me reposer à fond maintenant, jusqu'à ce que de nouveaux projets se présentent sérieusement b » Mais on vient de voir par la lettre à Brandès que le projet du futur Rosmersholm devint sérieux dès qu’il fut entièrement quitte du Canard. Il était d'ailleurs satisfait des nouvelles qui lui venaient. La critique de sa pièce était médiocre, mais convenable, il n'avait pas attendu mieux ; les représentations de Kristiania et de Copenhague étaient bonnes ; Ludvig Josephson avait monté Br and à Stockholm avec un grand succès, bien que la première représentation eût duré
1 Brevet II, p. 137,