CHAPITRE II l'affaire kielland
Le premier contact avec la Norvège ne fut pas encourageant. Jonas Lie et Bjornson avaient demandé que fût accordée à Alexander Kielland la même « pension de poète » qu’à euxmêmes et à Ibsen. On a vu que celui-ci, lorsqu’il écrivit sa note de l’hiver 1882-83, avait une médiocre estime pour Kielland, qu’il croyait être un sybarite, qui « jouit de la pauvreté et de la misère avec une indignation esthétique ». Mais il ne pouvait méconnaître le talent de Kielland et les qualités de son style si alerte, et la critique du piétisme traditionnel de la ville de Stavanger, plus dominant encore qu’à Skien, était bien pour lui plaire. Il était ardent partisan du vote de la pension, et il assista, le 10 juin, le matin et l’après-midi, aux séances du Storting où la question fut discutée.
La gauche avait dans le Storting une majorité considérable, mais cette majorité, qui venait de renverser le ministère de droite et de le condamner en Haute Cour, était le résultat d’une alliance entre le parti paysan, qui avait des tendances piétistes, et les bourgeois libéraux, dont un grand nombre n’osaient pas dire à quel point ils y étaient hostiles. Johan Sverdrup, président du Conseil et chef de cette majorité, n’osait défendre la pension de poète de Kielland, par crainte de provoquer une rupture dans sa majorité.
Ibsen, méprisant de telles considérations, ne voulait que le résultat, le vote de la pension. Mais que pouvait-il faire? Il
n'avait aucune action sur les paysans, et il savait que Bjornson avait auprès du gouvernement une autorité dont lui-même ne pouvait se flatter. Il eut l'idée singulière d'aller trouver Emil Stang, chef de la droite, et s'efforça de l'amener à voter pour Kielland h Sans succès, naturellement.
De la loge des ministres, il entendit le premier grand débat sur le droit à la libre pensée morale et religieuse, longuement discuté entre la gauche radicale et la gauche modérée, sans que Sverdrup intervînt. La proposition fut rejetée.
Ce fut un vote important. « La trahison de Johan Sverdrup joua pour les naturalistes norvégiens un rôle d'excitation analogue à celui que joua en France l'indignation contre l'empire et la défaite de 1870 1 2. » Ce sont sans doute quelques-uns de ceux-là, peu nombreux, qui acclamèrent Ibsen à sa sortie du Storting. Le lendemain, à son départ de Kristiania, nouvelles acclamations à la gare, mais par des manifestants encore moins nombreux 3. Il semble que les extrémistes espéraient de lui quelque action.
Mais il vivait tranquillement au Grand Hôtel, avec sa femme, accueillant envers qui se présentait, d'allure modeste. Cependant, à la gare, en disant adieu au jeune Bjôrn Bjornson, le fils aîné de Bjôrnstjerne, il dit très haut, de façon à être entendu de tous :
Salue tout ce qui est jeune en Norvège, et demande-leur d’être fidèles, et dis que je serai avec eux à gauche, comme chef de file de gauche. Ce qui peut paraître folie chez les jeunes, c’est tout de même ce qui germera. Sois-en certain 4.
Ibsen partait pour Trondhjem. A la station de Hamar, Ole Arvesen, grundtvigien qu’ Ibsen avait connu à Rome, et prié
1 Fr. Ording, Oplysninger til Henrik Ibsens biografi, dans For Kirke og Kultur, t. X, p. 88.
2 Kaare Foss, Gabriel Finne, p. 43.
a Dagbladet , 1887, n° 330 (article d’Erik Vullum?)
* Dagbladet , 11 juin 1885.