LE DISCOURS DE TRONDHJEM
devenir le saluer au passage, fut accueilli par ces mots :
Je peux vous dire une grande nouvelle, Arvesen. J'arrive tout droit du Storting, où j'ai entendu la discussion sur la pension de poète de Kielland. Il est déplorable qu'il ne l’ait pas eue, mais il y a eu ceci d'excellent comme à-côté, que la maudite majorité compacte que vous avez poussée dans ce pays est brisée; je m'en suis frotté les mains de joie L
La majorité compacte ne fut qu'ébranlée par l’affaire Kielland. Mais la position d’Ibsen est intéressante, d’une part, en ce qu’on le voit encore plus amusé qu’indigné, d’autre part, en ce qu’il est pratiquement intervenu, sous une forme discrète, dans un vote politique, et semble désirer que son opinion soit connue. Il est vrai que cette opinion n’est celle d’aucun parti politique.
Et le voici à Trondhjem. Aussitôt arrivé, l’Association ouvrière lui propose de venir en cortège lui rendre hommage, et il accepte. Le 14 juin, les membres de l’Association arrivent devant l’hotel d’Angleterre avec drapeau, musique et chorale. Ibsen vient sur le perron, il est salué par un chant, puis le président, le chef du bureau du télégraphe H. S. Kjær, prononceun discours. C’est l’occasion pour Ibsen de s’exprimer publiquement. Que va-t-il dire à ces ouvriers? Il fait allusion, naturellement, au vote du Storting dans l’affaire Kielland, mais il y exprime surtout les idées qu’il voulait introduire dans l’œuvre à laquelle il songeait à ce moment, et il répète, presque dans les mêmes termes, ce qu’il avait écrit dans sa note de l’hiver 1882-83, Pour le futur Canard sauvage ■, sur la noblesse de l’avenir, celle du caractère et de la volonté. Cet avenir, dit-il, c’est le troisième empire annoncé dans son Empereur et Galiléen . On trouvera ce discours important p. 391. Il constitue un argument de plus pour établir que la pièce annoncée dans la lettre à Hegel du 25 avril précédent était bien le futur Rosmersholm , où la même idée sera essentielle. Son discours
1 O. Arvesen, Oplevelser og Erindringer , p. 129.
terminé, il y eut des hourras nourris, et une fanfare. Le cortège était très nombreux, ainsi que la foule autour h Toutefois, les journaux de gauche de la ville observèrent que « l'aristocratie de la ville » avait préféré briller par son absence » 1 2 3.
Ibsen resta presque tout un mois à Trondhjem. Il attendait son fils, qui devait avoir un congé. Il vécut très tranquille, et rencontra par hasard son vieux camarade du groupe des « Hollandais » Ludvig Daae, devenu très ardent homme de droite, et dut lui faire plaisir en se livrant à une vigoureuse attaque contre toute la démocratie norvégienne 3. En somme, malgré le vote du Storting, il était de bonne humeur, et n’avait pas, jusque-là, mauvaise impression de l’état où il trouvait la Norvège. A Herman Anker, qui vint le saluer à son départ et lui demanda s’il n’allait pas enfin se fixer dans le pays, il répondit : « Oui, à vrai dire, il a maintenant civilisé ce pays assez pour qu’on puisse habiter ici. » Il désignait évidemment Bjôrnson, bien qu’il n’eût pas été question de lui au cours de la conversation 4. Ibsen envisageait donc encore la possibilité pour lui de rentrer définitivement en Norvège.
1 Henrik Mathiesen, Trondhjems arbeiderforeningen , 1850-1900, p. 12 1. On peut remarquer le caractère de cette association ouvrière qui rend hommage à un poète non directement mêlé à la vie politique. On y entendait des conférences comme celle de Herman Bang sur « la morale des différentes classes sociales avec références aux œuvres de Henrik Ibsen » ( ibid ., p. 139). Mais l'histoire du mouvement ouvrier norvégien n’est pas notre sujet.
2 Halvdan Koht, Henrik Ibsen , eit dikiar-livt II, p. 250.
3 Fr. Ording, Det lœrde Holland , p. 246.
4 Propos rapporté dans un journal au moment du centenaire d’Ibsen. J’ai la coupure, mais sans indication plus précise.