CHAPITRE III
CARL SNOILSKY
Il se rendit à Molde, petite ville admirablement située au bord du Romsdalsfjord, assez large à cet endroit, et protégée contre le vent du nord, si bien que la végétation y est luxuriante. La vue vers le sud, de l’autre côté du fjord, s’étend sur un panorama superbe : toute la chaîne des montagnes du Romsdal. Ibsen n’y était jamais venu. Il avait seulement aperçu la ville, en 1862, du bateau qui l’avait conduit de Vestnæs à Aandalsnæs. Il y resta deux mois, jouissant de la vue de la mer, qui lui manquait tellement à Rome, bien que ce fût seulement une mer bornée à l’horizon. Mais dans ces deux mois, il y eut quatre journées qui comptèrent plus que tout le reste du temps. Il revit son ami le comte Cari Snoilsky b
On a vu que dès 1862, partant pour son excursion dans l’ouest, il avait cru deux fois voir Snoilsky en deux personnes qu’il ne connaissait pas 1 2. Il avait dû entendre parler du jeune poète, qui n’avait que vingt et un ans, et n’avait encore publié qu’une plaquette sous un pseudonyme, par Dietrichson, fondateur à Upsal du petit groupe d’étudiants appelé Namnlôsa
1 Bien que ce nom soit de forme polonaise, la famille est d’origine Slovène de Ljubliana. Un Jean Snoilshik se battit contre les Turcs et fut anobli en 1610 La famille était protestante et émigra en Suède, où le premier ancêtre suédois fut Georg von Snoilsky, diplomate au service de Gustave- Adolphe. Le titre de comte fut conféré à son arrière-petit-fils, l’amiral Johan von Snoilsky, vers le milieu du dix-huitième siècle.
2 Tome VII, pp. n et 12.
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Sàllskapet (la Société sans nom), où Snoilsky avait été élu Vannée précédente, et avait tout de suite conquis tous ses camarades par son charme, sa parfaite distinction et sa modestie. Il était devenu, lui, le plus jeune, le favori et le centre du groupe 1 et Dietrichson avait certainement parlé avec enthousiasme de ce futur confrère.
Snoilsky se préparait à une carrière diplomatique, et partit en voyage pour se perfectionner en quelques langues. Évitant l’Allemagne, par rancune, à cause de la guerre de 1864, il vint à Rome, où il fit la connaissance d’Ibsen, et ils se lièrent assez pour en venir au tutoiement, malgré la différence d’âge Orphelin de bonne heure, fils unique, et jouissant d’une petite fortune suffisante pour un jeune homme, il était alors un garçon plein d’entrain, heureux de vivre, et composait des vers harmonieux, d'une langue claire, où il montrait déjà une remarquable maîtrise de la forme, et généralement plutôt épicuriens. Cependant, on y rencontre aussi un juvénile enthousiasme pour les idées modernes de liberté, particulièrement pour la liberté des nations opprimées. Il n’avait pas seulement chanté, en bon Scandinave, « La chute du Dannevirke », mais aussi la Pologne, à propos du soulèvement de 1863. Et, en Italie, c’est la vie populaire et le patriotisme passionné des Italiens pour leur unité encore incomplète qui l’ont intéressé, plus encore que la sculpture et les monuments antiques. La plupart des poèmes qu’il écrivit à Rome concernent le monde moderne. Et si le plus important, « La maison dorée de Néron » parle d’une ruine de la Rome impériale, c’est pour dire qu’il ne faut pas regretter la magnificence détruite :
Ne crois pas que je regrette
ta splendeur évanouie :
1 Karl Warburg, Cari Snoilsky , hans lefnad och skaldskap , p. 52. 5 Tome VII, pp. 62-64.
SNOILSKY PARNASSIEN
malheur aux jours d'autrefois qui étaient sans liberté!
Snoilsky a évidemment lu ce poème à Ibsen, qui s'en est inspiré, quelques mois plus tard, sous une forme autrement vigoureuse et concentrée, dans L'assassinat d} Abraham Lincoln, en y ajoutant l’idée que c’est précisément de l’excès du mal que sortira le bien l *.
Toutefois les poèmes de ce genre ne répondaient pas à la conception que se faisait Snoilsky de l’art poétique. Sa tendance instinctive était de considérer le beau comme ayant une existence indépendante, à part, en sorte qu’on l’abaisse lorsqu’on l’emploie à l’expression d’idées qui ne sont pas de son domaine propre. S’il avait écrit en vers sur la Pologne et la défaite danoise, c’était parce qu’il avait éprouvé le besoin de crier son indignation, et que les vers étaient sa forme naturelle d’expression. Mais ce n’était pas à cela qu’il voulait se consacrer. Après avoir passé en Italie quelques mois, il fit un séjour en France, où sa conception de la poésie fut accentuée sous l’influence des Parnassiens. Et en quittant Paris il cisela surtout des sonnets. Enfin, il publia en 1869 le premier recueil de poèmes qu’il signa de son nom, et qui eut un succès considérable, aussi bien dans le public que parmi les connaisseurs. On le saluait grand poète, et Ibsen écrivait : « Il est vraiment un poète lyrique de très haut rang â. »
Telle avait été la carrière de Snoilsky entre la première rencontre avec Ibsen en 1864, et la seconde, peu importante, en 1870 3, sa carrière poétique, du moins. Pendant ce même
1 Dans Norvegica , pp. 129-135, Harald L. Tveteras a fort bien rendu compte des positions respectives d’Ibsen et de Snoilsky, et de l’influence mutuelle qu’ils ont exercée l’un sur l’autre à l’occasion de ces deux poèmes, doute son étude sur « Ibsen et Snoilsky » est largement utilisée dans le présent chapitre.
- Lettre à Dietrichson de mars 1871, Brève , I, p. 227*
3 Tome IX, p. 53-54.
temps, il était entré au ministère des Affaires étrangères, où il avait réussi, mais ne se plaisait pas : il lui semblait qu’il avait autre chose à faire. De plus, il s’était marié avec une demoiselle Hedvig Piper, et cette union ne fut pas heureuse. Les historiens de littérature sont extrêmement discrets à ce sujet, et Snoilsky ne semble pas avoir fait de confidence même à ses amis les plus intimes. Son biographe dit seulement que sa femme était une « jeune fille aimable et de noble caractère, qu’elle manifesta surtout dans les jours du malheur, dévouée à son mari, mais qui ne comprenait pas son tempérament poétique et ne s’intéressait pas à son art *» . Snoilsky n’avait donc rien de positif à lui reprocher. Contre elle, de même que contre son métier, il n’avait qu’un même grief : tous deux lui étaient une gêne pour la continuation de son œuvre poétique, c’est-à-dire pour ce qui était vraiment sa vie. Et, en fait, sa production s’est considérablement ralentie pendant une longue suite d’années. Il ne publia au cours de cette période qu’un seul recueil de poèmes, cinquante sonnets, dont le premier est intitulé N oit me langer e , ce qui, alors, constitue son programme. Il s’ennuyait, il était mécontent de lui-même. Il se mit à collectionner des médailles, et à former une bibliothèque peu nombreuse, mais de livres bien choisis, pour tromper son ennui.
A la longue, une telle vie lui parut insupportable. En 1875, comme il faisait fonctions de chargé d’affaires à Copenhague, il passait souvent ses soirées dans un café avec un ami, et Brandès raconte :
On disait, bien que cela paraisse invraisemblable, qu'il avait dû promettre à la famille de sa femme de renoncer à la publication de poèmes, ce qu’elle estimait indigne d'un homme de famille noble (?). En tout cas, il était alors torturé par un mariage qui, pour lui, signifiait la perte de la liberté sans laquelle il lui était impossible d'écrire. Toute-
1 Karl Warburg, op. cit.} p. 187.
l'exil volontaire de snoilsky
fois, il ne parlait jamais de cette situation strictement personnelle. Mais un soir qu’ils étaient ensemble, Snoilsky fut tellement accablé par le sentiment de son manque de liberté que les larmes lui coulèrent soudain sur les joues. 11 ne pouvait presque pas se ressaisir, et lorsque, dans la nuit, ils rentrèrent ensemble, il s'épancha en un flot de paroles lamentables, à demi désespérées.
Snoilsky était grand admirateur des œuvres d'Ibsen, particulièrement de Brandy et il avait conscience de mener une vie tristement contraire à la doctrine du tout ou rien. En 1879, il écrivit un poème où une strophe dit : « Il faut être une chose, une seule, — mais l'être entièrement. — Force de géant fait œuvre de nain — si elle est dispersée. » Et les mots de la rime, dans les deux petits vers, sont les mots mêmes de la rime dans les vers où Brand exprime la même pensée :
Ce que tu esf sois-le à fond , non par fragments et à moitié h
Mais ce n'était plus, à cette date, un reproche qu'il s'adressait à lui-même. Il s'approuvait ainsi, au contraire, de la résolution qu'il venait de prendre. Et pendant les six premiers mois de 1879, il se prépare à partir. Il vend sa collection de médailles pour avoir de quoi vivre décemment sans traitement, il donne sa démission du ministère des Affaires étrangères, et il divorce. Il va s’installer à Narbonne.
Est-ce pour écrire enfin des vers librement? Pas du tout. En même temps que lui va s'installer à Narbonne la comtesse Ebba Piper pour y habiter, très convenablement, une autre maison. Et ils se marient quelques mois plus tard, aussitôt que le divorce de Snoilsky est prononcé, et que les délais légaux sont expirés. Il écrivait à un ami, le 18 septembre 1879 :
Je ne supportais plus de vivre une vie de compromis et de mensonge, une vie lâche, misérable, mille fois pire que la mort... Toi et deux ou