‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 17 sur 300 · IBSEN ET BJÔRNSON SE REVOIENT · texte numérisé non relu

IBSEN ET BJÔRNSON SE REVOIENT

avec un certain esprit d'indulgence, puisqu'elle laisse chacun libre d'agir selon sa nature. Comme le dit le premier manuscrit du Canard sauvage : « La libération consiste à procurer à chacun le droit de se libérer chacun selon ses besoins. » Sans doute, Ibsen avait déjà mis dans la bouche même de Brand des paroles analogues :

Sois, si tu veux, serf du plaisir,...

mais sois-le donc soir après soir.

Ce que tu es, sois-le à fond, non par fragments et à moitié.

Et encore :

Faute d'être ce que tu dois,...

sois nettement ce que tu peux ; sois homme de la glèbe à fond.

Mais il est clair qu'en 1882 et 1884, Ibsen insiste davantage, sur la liberté de choisir sa voie, plutôt que sur l'énergie avec laquelle on doit la suivre. Et devant l’ami Bjôrnson retrouvé, il était aussi bien disposé que possible. Le moment ne pouvait être plus favorable.

Enfin les deux camarades se revirent et passèrent quelques journées ensemble. Ils ne publièrent pas de communiqué lorsqu’ils se quittèrent. Bjornson avait même recommandé à Hegel, d'avance, de ne rien dire de leur réunion h Tout ce que l'on en sait se trouve dans la lettre que Bjornson écrivit à Hegel aussitôt après :

La rencontre avec Ibsen (qui a vieilli !) a été très cordiale ; il est maintenant un bon vieux monsieur bienveillant, avec qui je n'étais pas d'accord à beaucoup d'égards, en ce qui concerne la conception et les ressources de la vie ; mais avec qui c'était du plus haut intérêt d'échanger des vues. Les facultés d’appréciation, de circonspection,

1 Lettre du 3 septembre 1884, L. C. Nielsen, op. cit.t p. 134.

de perspicacité, dans son intelligence, sont exceptionnelles. Mais cette intelligence n’est pas universelle, pas plus que son savoir. Frayer ensemble nous conviendrait tout à fait bien, autant que je puisse m'en rendre compte ; car nous avons de l'affection l’un pour l'autre, et nous avons une variété inépuisable d’arguments pour soutenir et alimenter la conversation l.

Et Ibsen, dans une lettre à Jonas Lie où il exprimait le regret de ne pas l'avoir vu à Schwaz, parce que « bien des sujets n'ont pas eu la même tournure qu’ils auraient pu avoir, si nous avions été tous les trois réunis », ajoutait : « Je suis d'ailleurs tout à fait content du rendez-vous avec Bjornson, je suis parvenu à le comprendre beaucoup mieux qu’ auparavant 2. »

Tous deux ne font allusion qu'à des conversations sur des idées générales, sans rien préciser. Ils ont certainement parlé aussi de questions particulières qui les intéressaient tous les deux. L'une était l’augmentation de leur « pension de poète », justifiée par la perte qu'ils subissaient par le fait du manque de protection de leurs œuvres à l'étranger. Bjornson venait justement d'apprendre que la proposition à ce sujet allait être présentée au Storting. Mais la question fut ajournée, et finalement n'aboutit pas.

Une autre question était celle de la direction du Théâtre de Kristiania, où Schroder se maintenait depuis cinq ans sans avoir de partisans très chauds. Une fois de plus on parlait d'offrir la place à Ibsen. Bjornson, peut-être désireux d'attirer Ibsen à Kristiania, lui conseillait d'accepter. Et Ibsen, qui ne voulait pas de la place, dit qu'il avait besoin de réfléchir, et répondit par une lettre à Bjornson quelques jours après son retour à Gossensass. La proposition l'avait vivement tenté, disait-il, mais il la repoussait très résolument parce que les

1 Lettre du 21 septembre 1884, ibid., p. 135.

2 Lettre du 20 novembre 1884, dans L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 136.

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