LA DIRECTION DU THEATRE
gens qui avaient autorité au théâtre, gens de familles riches dont l’appui était nécessaire, lui étaient hostiles.
Ma femme m’écrit justement de là-bas : « Jamais je n'aurais cru que nous étions à ce point honnis par le parti de droite, cela s'est manifesté à des signes nombreux. » Je ne doute pas un instant que l'observation est juste *•
Dans ces conditions, il ne pourrait que rentrer en Norvège pour activer la fondation du théâtre nouveau qui devrait remplacer le vieux théâtre, « inutilisable pour les réformes artistiques que je désirerais introduire ». Mais il devrait alors renoncer à écrire pendant un temps, et « je suis loin d’avoir mis de côté assez d’argent pour que cela suffise à moi et aux miens, si j’interrompais mon travail littéraire ».
La volonté d’Ibsen de refuser le poste offert n’est pas douteuse, car le journal Dagbladet ayant annoncé qu’il serait disposé à prendre la direction du théâtre, il s’empressa de répondre que si, par impossible, le conseil d’administration s’adressait à lui, il refuserait sans hésiter.
Il ajoutait :
C'est mal agir envers notre personnel d’acteurs bien doués et habiles et contre notre littérature dramatique nationale que de laisser se prolonger le dénu ment dans le vieux bâtiment, sans subvention de l'État ni de la commune.
Je ne me ferai pas le complice d'une telle mauvaise action .
C’est par égard pour Bjornson qu’il avait été moins catégorique dans sa lettre à son camarade. Mais Bjornson avait cru que ses objections dissimulaient un réel désir, comme le montre cette conversation qu’il eut avec Jonas Lie, au cours d’une promenade place de l’Étoile :
— Il (Ibsen) veut rentrer en Norvège et prendre la direction du théâtre. C’est son désir intime.
1 Lettre du 29 septembre 1884, Breve , II, p. 139. V. aussi la ettre d’Ibsen à Bjornson du 9 janvier 1884, dans Samtiden , 1908, p. 99.
* Lettre du 2 7 octobre 1884, Breve , II, p. 141.
— Bah? Ibsen se fiche de Kristiania. Il a le monde entier en vue.
— Je le tiens de lui-même. Nous sommes constamment en correspondance, en sorte que je lui tâte le pouls. Je lui écris de façon à essaver d'écarter ses objections de vieil homme. Ses intérêts le portent à monter un bon théâtre chez nous.
— Hm I Tu diras ce que tu voudras, mais le génie d’Ibsen a pris des ailes d’aigle, et son regard s’étend bien loin au delà des petites afiaire mesquines de chez nous.
— Oh! toujours ton admiration pour Ibsen! Tu me mets toujours de mauvaise humeur, Jonas.
Et Bjôrnson tourne le dos et s’en va 1 .
Et Ibsen attendit dans sa solitude de Gossensass le retour de sa femme et de son fils, puis retourna vers le Ier novembre à Rome.
Erik Lie, Enndringer jra et digterhjem, p. 15 1- 152.