CHANGEMENT DE DOCTRINE POÉTIQUE
tion et une liberté raisonnable. Dans la mesure de mes faibles moyens, j’espère aussi pouvoir dans des poèmes agir en vue du même but, — je sais du moins que les anciens idéals romantiques de la beauté ne me satisfont plus
Et quelques jours plus tard, il écrit :
Je sais d’ailleurs ce qui me manque surtout, c’est d’avoir, dans ma jeunesse, vécu la vie du peuple ; éducation et culture dans un sens uniquement classique m’ont rendu, ainsi que l’écrasante majorité de nos écrivains, peu propre à parler aux masses populaires une langue qu’elles comprennent. A la différence de mes collègues, je connais toutefois, douloureusement, ce mur, et je cherche à le surmonter. C’est ce sentiment qui a dicté le petit poème Dans la fabrique de porcelaine 1 2.
Cette orientation de son esprit, ainsi que ses doutes, sa tristesse de ne pouvoir réaliser ce qu'il veut, se marque dans son nouveau recueil de poèmes de 1883, aussi bien les poèmes modernes que ceux qui sont inspirés par des souvenirs historiques suédois, et d’autres, comme Savonarola , où il oppose l’ascétisme du moine au faste de Laurent de Médicis.
Mais l’objet du présent chapitre n’est pas une étude sur l’œuvre de Snoilsky. C’est de ses idées, de son caractère et de sa manière d’être qu’il s’agit. N’oublions pas que cet homme qui veut agir en faveur des humbles appartient à une vieille famille noble, et n’en renie pas les traditions. Dans l’article nécrologique qu’il écrivit sur lui, Oscar Levertin dit :
Il était un des rares hommes distingués et de grand style qui embellissent un pays et donnent une idée du summum de sa civilisation. Il y avait une noblesse dans ses œuvres et dans sa conduite, en complet accord, et qui concourait à donner aux unes et à l'autre dignité et perfection. [...] Cari Snoilsky était avant tout un poète aristocratique 3.
1 Lettre à Gustaf Retzius, Snoilsky och hans vanner, II, pp. 67-68.
2 Lettre à Lagerberg, ibid., I, p. 244. Sur la poésie sociale de Snoilsky et ses hésitations au sujet de la doctrine de l’art pour l’art, voir l’étude pénétrante de Fredrik Boôk dans Fran Attiotalet.
3 Cité ici d’après Harald L. Tveteras, Norvegica , p. 141.
Il alliait cette nature aristocratique avec des idées avancées, bien qu'avec quelque réserve :
Que mes sympathies vont résolument dans le sens libéral, j'espère que personne n’en doute, et le peu que j’ai écrit en porte d’ailleurs suffisamment témoignage. Toutes les réformes libérales, qu’elles concernent des questions politiques ou sociales, ont en moi un ami ardent, pourvu qu’elles puissent être réalisées en conservant nos formes constitutionnelles actuelles l 2.
Cette réserve est peut-être introduite à cause de l'amitié qui existait entre lui et le roi Oscar II, bien que celui-ci sût parfaitement combien leurs opinions étaient divergentes. La citation suivante atténue singulièrement la réserve :
Même quand il semble que le monde a perdu la tête, est semée la graine dont les fruits combleront la génération future. La révolution française, par ex. ! De toutes ses orgies a tout de même surgi un monde plus sain, plus noble, plus libre, plus heureux, aussi pour les pays qui se tenaient à distance du grand mouvement *.
Et en matière religieuse, voici comment, dans la même lettre, il conciliait l'esprit moderne et l'esprit de tradition :
Ce qu’il y a de meilleur, d’étemel, — je pense ici surtout au christianisme, — surgira purifié du nouveau déluge. Les formes ecclésiastiques, par ex., peuvent mourir, mais non ce qui est divin.
Il est avant tout pour la liberté. Invité par télégramme à signer une protestation contre la mise en accusation de Strindberg au sujet de quelques lignes blessantes pour la religion, il s'y refuse parce qu'il ne peut donner sa signature pour un texte qu'il n'a pas lu, mais il écrit qu'il
est révolté de la simple possibilité qu’un écrivain d’une haute valeur et d’une parfaite loyauté dans son opinion soit exposé, pour quelques phrases certainement tout à fait innocentes à être condamné à une peine dont la sévérité rappelle trop l’ère des persécutions religieuses heureusement disparue 3.
1 Lettre du 13 décembre 1882, Cari Snoilsky och hans vânner, I, p. 240.
2 Lettre du 29 juillet 1883, ibid., I, p. 255.
3 Lettre à Retzius du 23 octobre 1884, ibid., II, p. 91.
l’esprit de tolérance de snoilsky 417
Ce ne sont pas là des pensées bien originales, mais elles précisent sans ambages que Snoilsky était un incontestable représentant des idées modernes, et que l’on a tort de le considérer comme un homme indécis, qui, en une période de transition, appartient à la fois à deux générations. Certes, il se rattache au passé par son milieu d’origine, mais non par ses idées. S’il a déçu Brandès, qui avait, un moment, espéré de lui des œuvres plus utiles au mouvement « européen » dont il était le chef dans les pays Scandinaves, cela tient à ce que Snoilsky n’était pas du tout, par nature, un homme de parti. Par là, il ressemblait à Ibsen, qui a parfois causé à Brandès la même déception. Seulement, tandis qu’Ibsen pouvait s’exprimer avec violence et passion, Snoilsky était un homme calme et bienveillant aux gens qui n’étaient pas d’accord avec lui. Cela faisait partie de sa politesse raffinée. Il restait en très bons termes avec eux, comme, par exemple, avec son camarade C. D. af Wirsén, qui était bien le type du réactionnaire militant. Il avait un idéal de bonne entente entre gens d’opinions opposées, pourvu que celles-ci fussent sincères. C’est ainsi qu’à son ami Refzius il écrit :
Je ne dois pas oublier de te remercier pour ton article sur Wirsén. Cela fait du bien de lire une étude où un écrivain d’un autre camp est jugé si humainement et aimablement. L'amertume de Wirsén, souvent accusée de façon si excessive contre ceux qui lui paraissent servir une tendance funeste de notre temps aurait sûrement pu motiver une plus grande sévérité dans le jugement porté sur ce qu’il écrit ; mais tu as évité cela d’une manière vraiment généreuse l.
L’entente courtoise entre gens d'opinions divergentes est un de ses thèmes favoris :
J'exprime constamment l'espoir que ce rêve d'avenir pourra être réalisé par une vue large chez les favorisés du sort, par leur compréhension du premier commandement du christianisme. De la sorte, la révolution sociale redoutée n'est qu'une révolution au dedans de nous-
] Lettre du 16 décembre 1884, ibid.f p. 98.
T. XIII
mêmes, — un éveil de notre meilleur moi aux concepts de justice et de fraternité h
Après quoi il ajoute : « Mais la poésie peut-elle traiter de tels sujets sans y perdre beaucoup de ses plus brillantes plumes? » Car son ancienne doctrine esthétique demeurait, au fond, sa conviction intime.
Vraiment, la distinction si remarquée de Snoilsky n'était pas une simple qualité de forme. S'il était noble au sens hiérarchique du mot, il l'était plus encore par l’esprit et le cœur, et il aurait pu suggérer à Ibsen le rêve d’une noblesse future et généralisée, si elle n’avait pas déjà été un élément de sa future pièce, comme on le voit par sa note de l’hiver 1882-83 P°ur Le Canard sauvage et par son discours aux ouvriers de Trondhjem. Ce qu’il y a de curieux dans la visite de Snoilsky, c'est qu’Ibsen s'est trouvé en présence d’un vivant Rosmer juste au moment où, ayant inventé le personnage, il avait besoin de faire plus intime connaissance avec lui.
Je noterai encore un trait du caractère de Snoilsky : sa modestie. Elle est évidente dans la sévérité de son choix de ses poèmes pour ses volumes, et dans toute sa correspondance. Il pouvait écrire, par exemple :
Tu es trop aimable pour Wirsén et moi de vouloir mettre nos poèmes au-dessus de ceux de Viktor [Rydberg]. Pour ma part, je trouverai mon désir de gloire pleinement satisfait si l'on veut m'accorder une place à côté de lui — au-dessus ne peut être en question. Je place Rydberg en tête de nos écrivains actuels1 2.
Or, si Rydberg était sans doute l’homme du plus haut savoir parmi les écrivains d'alors, on s'accordait, et l'on s’accorde aujourd’hui à reconnaître que Snoilsky, en 1882, était le plus grand poète suédois.
Son recueil de poèmes de 1883 obtint un succès magnifique :
1 Lettre du 2 août 1883 à Wikblad, citée ici d’après Warburg, op. cit., p. 325.
2 Lettre du 13 décembre 1882, ibid., I, p. 238.
SNOILSKY A MOLDE
6 000 exemplaires furent vendus en deux mois. En tenant compte de la population, un succès pareil aurait dû, en France, atteindre une vente de 40 000. Snoilsky fut très heureux. Il avait annoncé, en quittant la Suède, qu'il n'y reviendrait vraisemblablement jamais. Cependant, comme il avait, au fond, le désir de la revoir, comme il avait besoin, pour ses scènes historiques qu'il voulait continuer, de faire quelques recherches et de voir ou revoir certains paysages, et comme le moment était évidemment favorable, il résolut un rapide voyage, curieux aussi de savoir comment il serait accueilli dans sa famille et en général. Il était d'ailleurs, à ce moment, plein d'hésitation et de doute au sujet de ses idées esthétiques, et cela aussi lui fit désirer une reprise de contact avec son pays h Le programme du voyage était tracé fort chargé. Snoilsky prévoyait qu'il ne pourrait peut-être pas tout faire. Une visite à Ibsen n'y était pas prévue a. Tout, cependant, se passa mieux qu’il n'avait espéré. Ayant rempli tout son programme, sauf une brève visite à Helsingfors, qu’il fit ensuite, il arriva en août à Molde, où il n’était pas attendu.
Ibsen y était depuis le 10 juillet, avec sa femme et son fils, venu de Stockholm en congé, mais Sigurd était reparti vers la fin du mois. Ibsen était enchanté de Molde et de sa végétation « presque méridionale ». Mais il sentit qu'il ne pourrait y vivre longtemps, et l'idée d’y acheter une propriété fut tout de suite abandonnée. Après son séjour en Norvège, il ira se fixer en Allemagne 1 * 3.
Le surlendemain de son arrivée à Molde, la famille eut la surprise de voir débarquer Lorents Dietrichson, qui venait de faire un voyage d'études sur les vieilles églises norvégiennes. Il était seul, et resta longtemps à Molde, en sorte qu’il y était
1 Fredrik Bôôk, Fr an Attiotalct , p. 169.
- Lettre du 6 juin 1885, tbid., II, p. 47.
3 Lettre d’Ibsen à Hegel du 11 juillet 1885, dans L. C. Nielsen, Fr. Hegel II, p. 368.
pendant les quelques journées passées auprès d'Ibsen par Snoilsky et sa femme. Sigurd était parti. Et voilà donc les trois amis réunis. Mais le contraste est grand entre l'humeur d’Ibsen à ce moment d’après Dietrichson, et l’impression que laisse le peu qui a été dit par les deux poètes de leur rencontre. Dietrichson dit :
Ibsen était dans ce temps-là d’une nervosité inaccoutumée, presque hargneux. Il avait le sentiment, certainement erroné, somme toute, d’être détesté et mal vu dans le pays ; plus tard, il a formulé devant moi son impression cette année-là pendant son séjour en Norvège par les mots : « Lorsque quelqu’un marchait derrière moi, je croyais toujours qu'on allait me planter un couteau dans le dos. »
Et après avoir mentionné qu’il a passé avec Ibsen quelques heures très agréables, il ajoute :
Mais Ibsen, cet été-là, était plus réservé que de coutume, précisément à l’égard de ses plus intimes amis; aussitôt arrivé au pays, il avait été accaparé par des gens qui s’efforçaient de l’amener à des façons de voir dont l’adoption l’aurait fait descendre de sa haute position au-dessus des partis ; ils réussirent un instant à le capter, mais pas pour longtemps
Dans l’état d’exaspération où se trouvaient encore les partis, en Norvège, à la suite de la condamnation du ministère Selmer et de la constitution du premier ministère de gauche, il n’est pas douteux, en effet, que les amis de gauche d’Ibsen ont cherché à l’influencer, et que les gens de droite se sont tenus quelque peu à l’écart de lui. Cependant, au moins en politique pure, il se gardait bien de prendre parti, on venait de le voir, dans l’affaire Kielland, se prononcer publiquement contre l’attitude de la gauche (et de la droite), et il ne négligeait pas ses relations avec les hommes de droite. Ce que dit de lui Dietrichson est sans doute fort exagéré, parce que, dans ses Souvenirs , écrits beaucoup plus tard, il désire justifier la conduite qu’il a tenue peu après à l’égard d’Ibsen, comme on le verra dans le chapitre suivant.
1 L. Dietrichson, Svundne Tider , I, pp. 366 et 369-370
IBSEN ET DIETRICHSON A MOLDE
Mais Ibsen était méfiant, il observait la froideur des gens de droite envers lui, le sentiment des mauvais regards derrière son dos est exprimé souvent dans sa correspondance, et comme Dietrichson ne mettait pas autant d’empressement que d’habitude à venir causer avec lui, il pensa que Dietrichson aussi était moins amical par suite des dissentiments politiques. On sent de la rancune dans la lettre qu’il écrivit à Snoilsky le 2 février 1886, et il exagère certainement à son tour :
Pour les relations mutuelles entre le professeur Dietrichson et moi, la vie commune à Molde a été fatale. Pendant la fréquentation quotidienne est apparue de plus en plus une mesquinerie de sentiments et de pensée, un manque de caractère, une lamentable condescendance pour les jugements et opinions d'autres gens, qui ne pouvaient produire sur moi qu’un effet répugnant. C'est pourquoi ensuite j'ai agi contre lui, et ai accompli la bonne action, je crois, de le faire écarter de sa position de chef de l'Association des étudiants. Mais il est, en un sens, excusable. Il est sous une influence quotidienne d'étroitesse et de mesquinerie à laquelle ne peut résister une nature aussi veule que la sienne 1 .
Exagération certaine, mais non erreur complète. Dietrichson reconnaît qu’il a moins fréquenté Ibsen que d’habitude à Molde, et prétend que ce fut par discrétion, parce qu’il était absorbé par son travail 2, ce que rien n’indique particulièrement à ce moment. Dietrichson, sans s’occuper de politique pure, était homme de droite déclaré, et, président de la Société des Étudiants pour le semestre, s’était donné pour tâche de combattre les tendances extrêmes du naturalisme, personnifiées par Hans Jæger. Il était dans une période de vie militante, et peu tolérant.
Quant à Ibsen, rien ne fait penser qu’il ait été alors spécialement irritable. On a vu que même l’affaire Kielland n'a pas suscité chez lui une de ces violentes colères dont il était capable. Et Snoilsky n’a rien vu en lui de semblable à ce que Dietrichson
1 Cari Snoilsky och hans vanner , II, p. 389. La lettre se trouve dans Brève II, p. 158, mais ce passage y est omis.
- L. Dietrichson, op. cit
veut nous faire croire. Quelques jours après sa visite, il écrivit à un ami :
J'ai vu [...] et surtout Molde, la ville des fleurs, chantée par Bjômson. Molde, tu sais, est la perle du Nord. La vue au delà du fjord, où 52 cimes plus ou moins neigeuses luisent au loin, c'est un spectacle qui dépasse tout. Et nous y avions aussi la société la plus choisie : Dietrichson avec sa famille, plus Ibsen avec sa femme. Pendant quatre jours nous avons eu la joie de nous entretenir avec lui du matin au soir, et je suis heureux d'emporter une chaleureuse impression personnelle de ce grand homme énigmatique. Avec nous il a été extrêmement aimable, même communicatif b
Snoilsky n'aurait pu emporter une si bonne impression 'personnelle (c'est lui qui a souligné), si Ibsen s'était montré hargneux envers Dietrichson. Sans doute s’est-il montré seulement un peu froid avec lui, ce que Snoilsky a dû attribuer à ce que lui-même, visiteur plus rare, était naturellement l’objet de l'attention particulière d'Ibsen.
Plus tard, Snoilsky a composé le poème Souvenir de Molde où, après quatre strophes sur la ville, il dit :
J’ai si bon souvenir d’un soir d’août avec Ibsen , dans la ville des fleurs,.,, il se dresse à mes yeux comme un haut jjeld dont la cime est voilée par un nuage.
Je vois se dessiner son front puissant , qui va s’enténébrant de plus en plus, et pressent la venue d’un trouble orage quand le soleil du siècle baissera.
Mais avec un vieil ami d’autrefois , ses traits pouvaient tout à coup s’éclairer, et sur ses lèvres minces et serrées le plus charmant des rires s’étalait.
1 Lettre du 16 août 1885, citée par Warburg, op. cit„ pp. 3 ?S-g.