IBSEN ENCHANTÉ DE SA VISITE
Je me souviens du penseur sibyllin parmi les fjelds aux nuées de tempête , mais n’ oublie pas non plus comme il riait dans la ville des fleurs , parmi les roses.
De quoi ont-ils parlé, au cours d'une conversation presque continue qui a duré quatre jours? Naturellement, on n'en sait rien. La seule indication se trouve dans le poème de Snoilsky, où l’on voit qu’Ibsen a repris le thème d'un bouleversement prochain, sans doute à la façon de L’assassinat d' Abraham Lincoln . Mais on sait qu’il était habile à diriger la conversation, et il a dû s'y appliquer afin de bien étudier le modèle de Rosmer, en même temps qu'il était curieux de pénétrer le caractère de la comtesse Snoilsky. On voit aussi par la lettre d'Ibsen du 14 février 1886, déjà citée, que Snoilsky, préoccupé d’écrire des œuvres plus compréhensibles pour le peuple que ses poèmes, a dit son désir d’essayer la prose, et notamment quelque ouvrage dramatique. Ce qui est certain, c’est que s’il a conservé un si bon souvenir de la rencontre de Molde, Ibsen n'en a pas été moins charmé. Dans la même lettre, écrite pour remercier de l’envoi des Instantanés de V Italie méridionale et de l’Afrique du Nord, volume anonyme publié par Mme Snoilsky, et d’un recueil de poèmes, « œuvre tout à fait digne du plus grand lyrique actuel de la Scandinavie », il ajoute :
Mais ce n'est pas seulement pour les livres que nous avons à vous remercier. Pour la réunion à Molde nous vous adressons notre remerciement le plus cordial. Cette réunion, qui m'a permis de te revoir et de faire la connaissance de ton admirable femme au grand cœur a été pour nous d'un bénéfice bienfaisant. C'est, sans comparaison, le plus noble souvenir que nous avons emporté de notre séjour en Norvège.
Ibsen quitta Molde le 5 septembre. La veille, la chorale de la ville vint donner une sérénade devant son hôtel. Après un premier chant, le président invita les choristes à crier : « Vive
Ibsen ! » et les habitants rassemblés prirent part à cet hommage. Après quoi, du balcon,
Ibsen remercia, disant qu’il était venu avec une santé altérée, mais s'en retournait fortifié vers le sud, grâce à Molde, à son charme et à sa population paisible. Ce qu'il était pour lui d’une nécessité vitale de répandre dans le monde ne se concilierait pas la sympathie de tous, mais il espérait que les couches sociales qui se sentiraient froissées respecteraient ses idées comme il respectait les leurs. Il était d’ailleurs vraisemblable que le séjour à Molde, ainsi que la sympathie qu’on lui témoignait ce soir à Molde, amènerait quelque adoucissement dans ce qu’il se sentait porté à dire, et il demandait que l’on considérât ce que du midi il enverrait au pays comme un salut et un remerciement pour son séjour ici, dont il conserverait toujours le souvenir
Ibsen, dans ce discours, ne se contente pas d'amabilités banales. Il y parle de l'œuvre qu'il avait alors en tête, c'està-dire de Rosmersholm, qui va être adouci à la suite de son séjour à Molde. Ce n'est pas, évidemment, la petite manifestation à l'occasion de son départ qui produira cet effet. C'est l'événement du séjour, les quatre journées passées avec Snoilsky. L'idée du respect mutuel des idées entre gens qui pensent différemment est précisément une idée fondamentale chez Snoilsky, — et chez Rosmer.
De Molde, Ibsen se rendit à Bergen, où il pouvait s'attendre, comme ancien instructeur du théâtre, à recevoir un chaleureux accueil. John Paulsen, qui était de Bergen, raconte qu'il espérait voir des Bergensois, particulièrement Peter Blytt, l'accueillir à son débarquement. Pour cela, il avait fait grande toilette et mis ses décorations avant l'arrivée, mais il fut très déçu lorsqu'il vit seulement trois de ses anciennes relations moins flatteuses, avec qui, autrefois, il fréquentait une guin-
1 Rotnsdals Budstikke, 1885, n° 71. Cité ici d’après Hundrearsui g., XV, p. 422. V. aussi Efterladte Skrifter, III, p. 368.
IBSEN REVOIT RIKKE HOLST
guette. Ils l'interpellèrent : « Bonjour, vieil Henrik, est-c* qu'on va boire un coup? » Ibsen disparut dans sa cabine et ne sortit du bateau que beaucoup plus tard *.
Il fut tout de même fort convenablement fêté. Le directeur du théâtre était alors Gunnar Heiberg, qui avait eu avec lui d’excellentes relations à Rome en 1879, <lui l'admirait. Gunnar Heiberg vint lui proposer de donner une représentation de gala de Madame Inger d’Ostraat. Il voulait profiter de ce que Laura Gundersen, qui détenait le rôle d' Inger au Théâtre de Kristiania, et qui avait autrefois débuté au théâtre de Bergen sous la direction d’Ibsen, se trouvait dans la ville, disposée à y jouer la pièce. Et voilà Ibsen de nouveau instructeur de son propre drame, dans son vieux théâtre où il avait si mal réussi, trente ans plus tôt. Mais cette fois il obtint un plein succès, et il fut obligé de paraître sur la scène, avec Gunnar Heiberg et le personnel, et entendit le cri de « Vive Henrik Ibsen ! », trois fois répété. Mais ceci eut lieu à la répétition générale, car il n'assista pas à la première â.
Un jour, il reçut la visite de Mme Tresselt. C'était Rikke Holst, dont il avait été amoureux plus de trente ans auparavant, alors qu'elle était une toute jeune fille, et avec qui, dit-on, il s'était fiancé, en jetant à la mer deux anneaux attachés ensemble, symbole de leur union future. Il la reconnut tQut de suite et fut enchanté. Même, il la tutoya, ce qu'il n'avait jamais fait autrefois. Elle avait mené consciencieusement une vie banale, mère de nombreux enfants et bonne maîtresse de maison dans des conditions très modestes. Elle avait du goût, un naturel gai, avait pris part avec entrain à des représentations dramatiques de salon, mais, modeste et peu exigeante, prenait la vie comme elle venait. Ses promenades d'autrefois avec Ibsen étaient peut-être le grand souvenir de sa vie. Elle
1 John Paulsen, samliv mei Ibsen, 1906, p. 122.
2 Oct. Sperati, Fra det garnie Komedie-hus , p. 120.
lui dit combien ses pièces lui avaient plu, et il lui demanda s’il y avait trouvé des traces de leurs relations d’autrefois. Elle se mit à rire, et répondit qu’elle y était sans doute représentée par Mme Straamand avec ses douze enfants et son éternel tricotage.
Et ils parlèrent des jours anciens, si bien qu’Ibsen en vint à demander comment il se faisait que cette histoire en fût restée là.
— Mais, Ibsen, tu te rappelles, tu t’es enfui !
— C’est vrai, dit Ibsen, en face des gens je n’ai jamais eu de courage.
Il rendit sa visite à Mme Tresselt, et la trouva, je suppose, dans le même appartement modeste, mais gentiment arrangé, où elle m’a reçu une dizaine d’années plus tard, avec des fleurs des champs qui rappelaient un des poèmes qu’Ibsen avait écrits pour elle.
Avant son départ, l’Association ouvrière de Bergen voulut organiser une retraite aux flambeaux en son honneur, mais il refusa. Il en avait assez de ces ovations.