‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 174 sur 300 · LE VOYAGE FINIT MAL · texte numérisé non relu

LE VOYAGE FINIT MAL

Ibsen, de retour à Kristiania dans le courant de septembre, y resta peu. Pendant ces quelques jours se produisit un incident assez insignifiant à son origine, mais dont les passions partisanes firent un événement, et amenèrent la rupture dTbsen avec Dietrichson et avec l'Association des Étudiants.

Par « étudiants », il faut entendre aussi bien les anciens étudiants que les étudiants en cours d’études. L’Association, pendant la crise qui avait abouti, l’année précédente, à l’avènement de Sverdrup au pouvoir, avait eu une assez forte majorité de droite, et Dietrichson était, depuis le printemps de 1885, le président élu par cette majorité. La minorité de gauche était active. Toutefois, l’usage de la société ne permettait guère de la transformer en un club politique, et les questions portées à l’ordre du jour des séances du samedi étaient plutôt des questions littéraires, morales, etc., et comme on en était à cette période que Ton appelle « le temps de la Bohème de Kristiania », Dietrichson estimait qu’il avait, comme président, une mission à remplir pour combattre le naturalisme outrancier et les idées que prônait Hans Jæger. Celui-ci n'avait pas encore, toutefois, publié son fameux roman, La Bohême de Kristiania , qui allait paraître en décembre, et amener sa condamnation, et il ne prit aucune part personnelle aux affaires de l’Association à ce moment. La « gauche » extrême, à la

fois littéraire et politique, se flattait de compter comme alliés plus ou moins directs tous les écrivains importants du pays : Bjôrnson, qui était en effet un allié très actif dans le domaine politique, mais pas du tout sur le terrain moral, et qui réprouvait la Bohème, Kjelland, Jonas Lie, et Ibsen. Toutefois la position dTbsen « au-dessus des partis » était gênante. Il était un ennemi des ennemis plutôt qu'un véritable ami. En même temps, il était un ami personnel de Dietrichson, et un homme dont la droite était obligée de reconnaître le génie. Obliger l'Association à organiser une manifestation en son honneur était amusant, et pouvait rapprocher Ibsen de la gauche, qui l'aurait provoquée.

C'est ainsi que le 26 septembre, Frits Thaulow (c'est le peintre, et le fils de ce pharmacien qui a peut-être suggéré l'acte de la réunion publique dans Un Ennemi du Peuple ]) proposa une retraite aux flambeaux pour saluer Ibsen avant son très prochain départ. La proposition était imprévue, et la direction n'avait pas été avertie. Les membres de gauche, semble-t-il, étaient prévenus, et se trouvaient en nombre. La proposition ne fut pas, évidemment, du goût de tout le monde, et des objections furent présentées par la droite : cela pourrait ne pas plaire à Ibsen, et il serait peut-être difficile de se procurer si rapidement des flambeaux. Mais Dietrichson déclara que la direction ferait son possible

Le lendemain, Dietrichson alla voir Ibsen au Grand Hôtel, et l’informa du projet de démonstration. Ibsen refusa nette-

1 V. tome XII, p. 212-214.

2 Toute cette histoire est amplement racontée par Fredrik B. Wallem dans Del norske studantersamfund giennem hundrede aar, pp. 840-868, où la plupart des documents sont publiés in extenso. Wallem était de gauche, mais le professeur Morgenstierne, qui était de droite, et qui a essayé d’interpréter les faits autrement que lui dans un article, y reconnaît, à plusieurs reprises, que le récit de Wallem est parfaitement correct, et fait seulement « des réserves sur la façon dont il a distribué la lumière et l’ombre ». L’article de Morgenstierne est reproduit intégralement par Dietrichson ( Svundne Tider, IV, pp. 287-293). Les citations, dans le présent chapitre, sont puisées dans l’ouvrage de Wallem.

DIETRICHSON SE FACHE

ment, remercia pour la bonne intention, et pria Dietrichson de transmettre ses compliments à ses amis parmi les étudiants. L’Association fut informée par affiche. Puis, Ibsen partit le 30 septembre pour Copenhague. La question semblait enterrée.

Mais le samedi suivant, 3 octobre, après que Dietrichson eut rendu compte, à la séance de l'Association, de sa conversation avec Ibsen, un tout jeune étudiant, nommé Ove Rode, se leva pour déclarer qu'Ibsen l’avait autorisé à expliquer la raison de son refus. C’était d’abord parce que Ibsen n'aimait guère les retraites aux flambeaux, mais c’était, en outre, parce qu'il ne pensait pas que les étudiants pussent attacher un sens à cet hommage, car, s’ils y attachaient un sens, la première chose qu’ils feraient serait de renvoyer la direction qu’avait actuellement l’Association, et d’élire une direction et un président libéraux. En ce cas, Ibsen accepterait volontiers l’hommage des étudiants.

Dietrichson semblait donc n’avoir pas donné un compte rendu exact. Il télégraphia le lundi 5 à Ibsen :

A T invitation à une retraite aux flambeaux, tu m'as répondu que la raison de ton refus était une répugnance à paraître en public, et un refus antérieur à l'Association ouvrière. As-tu autorisé ensuite quelqu'un à désavouer ta propre réponse, et par conséquent le compte rendu que j'en ai donné, et à donner une autre raison?

Il reçut le lendemain matin cette réponse télégraphique :

Ton compte rendu de mon refus a été incomplet. J’ai dit notamment ne pas désirer voir les étudiants se réjouir à l’occasion de mon départ. Le fond de ma pensée était que je ne me sens pas en communauté avec une association d’étudiants sous ta direction. Informe de cela les étudiants.

Après quoi Dietrichson s'est mis à rédiger, pour la séance du samedi suivant, 10 octobre, un nouveau et long compte rendu de l'affaire, qui tiendrait dix pages dans ce volume. Il reconnaît qu’Ibsen a bien dit, au cours de la visite qu’il lui a faite, ne pas désirer voir les étudiants se réjouir à l’occasion de son départ.

Il avait pris cela pour un propos tenu « en passant », avec le sourire, et n'avait pas jugé utile de le rapporter. Et voici qu’après les premiers motifs donnés par Ibsen de son refus, il en formule un autre. On comprend ce qui s'est passé :

Ibsen, avec un parti-pris et une étroitesse de vues qu’il est triste de rencontrer dans une personnalité aussi richement douée, [...) a eu cette conception que la divergence d’idées fondamentales, qui existe entre lui et la plupart des membres de l’Association, lui rendait désagréable de recevoir l’hommage des étudiants.

Eh bien ! c'est une conception que l’on peut comprendre, sans l’approuver ; mais ce qui, en tout cas, aurait été le plus digne pour Henrik Ibsen, c’était de le dire franchement aux délégués des étudiants.

Mais, en un moment malheureux, le courage et la franchise ont manqué à cet apôtre de la franchise, de la sincérité, et de la parole hardie, et... il faut bien dire le mot... il n’a pas osé formuler ce qu’ensuite il a déclaré être le fond de sa pensée, et il a cherché refuge dans des raisons à côté.

En cela, Dietrichson a vu clair. Ibsen, face à face avec les gens, n’avait jamais eu de courage, comme il l’avait dit à Rikke Holst. Face à face avec Dietrichson, il n’avait pas osé lui dire qu’il ne voulait pas accepter un hommage dont l’expression verbale serait nécessairement un discours de Dietrichson.

Mais ensuite Dietrichson déraille complètement lorsqu’il se livre à une argumentation subtile pour interpréter le télégramme d’Ibsen comme une invitation aux membres de l’Association à élire, contre leur conviction, pour lui être agréable, une direction libérale ! Et il n’a pas de peine à relever combien une pareille invitation est contradictoire avec la doctrine enseignée par Ibsen, qui veut que l’on soit pleinement soi-même, et fidèle à ses convictions. « Non, camarades, mille fois non ! Ce n’est pas là la voix de Henrik Ibsen ! Ne reconnaissez-vous pas cette voix? C’est l’esprit de compromis qui nous parle, déguisé en Ibsen. » Et il en arrivait ainsi à cette conclusion :

Notre réponse est que nous ne voulons pas changer notre foi ni en lui ni en la grande doctrine qu’il nous a donnée, car nous maintiendrons

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