SÉANCE SCANDALEUSE
inébranlablement à l'avenir ce que nous considérons comme juste et vrai, que cela plaise ou non à Henrik Ibsen. Agir ainsi sera la seule bonne réponse des étudiants norvégiens à Henrik Ibsen.
Ce discours lu fut approuvé par la grande majorité de rassemblée, qui décida de le publier comme « b ex pression des sentiments de l'Association au sujet de la conduite d'Ibsen ». Après quoi, selon l'usage, on se réunit autour de la table de punch, et c’est alors que se produisit une scène vraiment scandaleuse. Dietrichson avait composé une chanson de circonstance, comme il le faisait assez souvent. Cette fois le sujet était la fierté des étudiants, qui ne se plient à la volonté d'aucun tyran. Ibsen n'y était pas nommé, mais les allusions étaient claires :
Que le poète soit aussi grand qu'on voudra , il faut que V homme soit fidèle à sa parole; s'il veut nous menacer et trahir notre foi, il a par là trahi lui-même sa doctrine.
L'étudiant norvégien sent colère et douleur toutes les fois qu'il voit une étoile tomber.
« Une étoile tombée », c'était l’expression même dont s’était servi Andréas Munch dans un poème qu’il avait écrit à propos des Revenants, et publié dans Morgenbladet.
La chanson provoqua l’enthousiasme de la droite et l'exaspération de la gauche. Dans le vacarme on boit à la santé de Dietrichson, « qui a, par cette chanson, accompli une action d'éclat ». La gauche proteste violemment. Tout le monde est très excité, Dietrichson a peine à rester maître de lui. Un membre lui pose cette question :
— Puis-je demander si ce poème est le manteau d'affection avec lequel il faudrait recouvrir la conduite d’Ibsen, ce manteau dont parle votre compte rendu?
Dietrichson. — Si l’on avait répondu comme le méritait Ibsen, la réponse aurait été encore beaucoup plus mordante... elle a été indulgente.
Le membre. — En ce cas, j’apprécie peu votre affection, et j’espère n’en être jamais l’objet.
Et la réunion se termina par des cris de : « Vive le président ! »
Le lendemain, les journaux donnèrent de longs comptes rendus de toute la séance, publièrent la chanson de Dietrichson, et les journaux de gauche y ajoutèrent des articles indignés contre l’Association et son président. De plus, copie du compte rendu leur fut remise, et ils le publièrent intégralement.
De Munich, le 23 octobre, Ibsen répondit par un document un peu moins long (p. 383), où il insiste surtout sur l’argumentation subtile par laquelle Dietrichson avait prétendu le mettre en contradiction avec lui-même : il n’avait pas invité la majorité de l’Association à renverser sa direction, pour lui complaire, et agir ainsi contre ses convictions, mais simplement souhaité que cette majorité changeât. Et c’est bien évident. Il exigeait dans sa lettre que sa réplique fût lue en séance, ce qui eut lieu le 31 octobre, et communiquée aux journaux. Morgenbladet la publia intégralement et la fit suivre d’un article de quatre colonnes et demie *, où Dietrichson maintient l’essentiel de son compte rendu. Il admet seulement qu’Ibsen l’a peut-être chargé de remercier non les étudiants, mais « ses amis parmi les étudiants ». Et il affirme que c’est bien lui-même et la majorité qui ont voulu honorer Ibsen, qu’il est faux que la minorité, ce soir-là, ait été en majorité, et que l’invitation a été admise à l’unanimité moins deux voix. Mais l’approbation enthousiaste du compte rendu de Dietrichson, et les scènes qui suivirent prouvent avec évidence que si la majorité s’est, ralliée, le 26 septembre, à la proposition de Frits Thaulow, ce n’a été qu’à contre-cœur, ce qui fait présumer, contrairement à l’assertion de Dietrichson, que la majorité, le 26 septembre, ne s’est pas sentie suffisamment nombreuse pour rejeter la proposition.
1 Cet article est mentionné, mais non cité dans Wallem, op, cit.t p. 865.