‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 177 sur 300 · LA SCISSION · texte numérisé non relu

LA SCISSION

tion, c'est : Le Christ ou Ibsen. Et le « Journal de l'Association » la posait de la même façon.

A l'extrême opposé, on trouvait la protestation médiocre et on traitait d'opportunistes ceux qui l'avaient organisée.

La polémique se prolongea, dans la presse et à l’Association. Tout le monde voulait donner son opinion. Même le poète danois Drachmann intervint. Il goûtait peu Ibsen, et félicita Dietrichson de sa rupture avec lui. Par contre, Camilla Collett publia une « Lettre au poète Henrik Ibsen » où elle dit sa satisfaction : « Enfin ! ai-je dit. Enfin est sérieusement déchiré le manteau de phrases dont ici on recouvre tout, dans notre ville. L'ouverture va s'élargir de plus en plus, et nous montrera le vide qui est derrière *. »

Enfin, le 12 novembre, fut fondée la « Société libérale des Étudiants ». C'était la scission. Il semble bien que l’affaire Dietrichson-Ibsen a été seulement l’occasion dont la gauche a profité afin de pouvoir discuter librement les questions politiques, et l'historien Ernst Sars, grand ami de Bjornson, et qui est intervenu souvent dans la politique par des articles et des discours, fut élu président. On élut membres d'honneur Ibsen, Bjornson, Jonas Lie, Alexander Kielland et Camilla Collett. Kielland seul refusa par une lettre fort aimable, mais où il déclarait être, par principe, opposé à la scission : les étudiants de gauche devaient agir comme minorité dans l’association générale. Ibsen accepta et remercia le 21 décembre par une lettre assez froide :

Pour la faveur et l’honneur que ma témoigné la Société en m’offrant d’être membre d’honneur, j'exprime mon remerciement très cordial.

J 'accepte l’offre avec plaisir, en souhaitant à la Société succès et prospérité pour le bien de notre peuple.

D'ailleurs, la nouvelle société fut presque aussitôt accaparéë par les extrémistes. Le fameux livre de Hans Jæger, La Bohème

1 Nyt Tidssrift , tome IV, p. 551.

de Kristiania , allait être publié et saisi, ce qui fournit l’occasion d’une protestation. Mais bientôt la discorde régna entre les Bohèmes et les non-Bohèmes.

Et à l’Association, Dietrichson fut remplacé par un autre président, Yngvar Nielsen. Mais c’était là un fait normal, et Ibsen n’avait aucune raison de se flatter d’avoir causé la chute de son ancien ami.

Cet épisode, où tous les deux ont été hautement loués, chacun par son parti, n’est certainement à l’honneur d’aucun des deux. Ibsen, après avoir reculé devant une explication franche et directe de son refus, lors de leur conversation au Grand Hôtel, s’est laissé aller, lorsqu’il a reçu le télégramme de Dietrichson, à l’irritation que lui causait le soupçon, dans l’esprit de son camarade, d’un manque de franchise de sa part, tandis qu’il aurait dû comprendre qu’il fallait ménager la susceptibilité de Dietrichson, et il a qualifié d’incomplet le premier compte rendu verbal, qui était incomplet seulement de la pensée qu’ Ibsen n’avait fait que suggérer par une phrase dite en forme de plaisanterie.

La conduite de Dietrichson a été autrement grave. Tout en exaltant l’œuvre d’Ibsen et spécialement l’exigence morale contenue dans la formule : Sois toi-même ! il lui a reproché de n'avoir pas suivi sa propre maxime, afin de rabaisser l’homme avec acharnement. Sa chanson satirique et toute son attitude à la table de punch sont odieuses. Il a d’ailleurs assez vite compris qu’il avait été trop loin. Et afin de s’excuser à ses propres yeux, il a déplacé la question ; quelques jours après la fameuse séance, il rejette déjà la responsabilité principale de toute l’affaire sur la gauche, dont la propagande a exercé une fâcheuse influence sur l’esprit d’Ibsen :

De toutes parts on regrette qu’Ibsen ait donné cours d’une façon aussi choquante à une malveillance non fondée contre l’Association norvégienne des étudiants, malveillance qui lui a été sûrement insufflée — à lui, étranger, non initié à la vraie situation — par une série de

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