‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 178 sur 300 · IBSEN APAISÉ PAR SUSANNAH · texte numérisé non relu

IBSEN APAISÉ PAR SUSANNAH

personnes empressées qui, aussitôt son arrivée, ont, pour ainsi dire, tracé un cercle magique autour de lui, et ont donné une couleur particulière à toutes les impressions qu'il pouvait ici recueillir.

S’il y avait regardé de plus près, il aurait vu

que ce monde des étudiants n'est pas le troupeau de singes qu'on lui a décrit, mais, en dépit de tous ses défauts, une jeunesse qui promet, et vraiment libérale, qui, notamment, est capable de lui rendre hommage, et de reconnaître ce qu'il y a de bon et de beau dans ses œuvres 1 2 .

Qu’ Ibsen ait été plus disposé, en 1885, à écouter ses amis de gauche que ceux de droite, cela est certain, mais on a vu qu’il a fréquenté aussi ceux de droite, et regretté, à Molde, le peu d’empressement de Dietrichson lui-même. Et l’on sait qu’il n’était nullement inféodé à la gauche. Cette propagande de la gauche est cependant l’excuse à laquelle Dietrichson s’est de plus en plus attaché, excuse pour Ibsen, et, indirectement, pour lui-même, puisqu’en déblatérant contre son ami, il ne s’était attaqué, en somme, qu’à un Ibsen provisoirement faussé, pensait-il, par des insinuations mensongères. Et comme il avait auprès d’Ibsen un allié, qui était son ancienne camarade d’enfance Susannah Ibsen, il a demandé publiquement à Sigurd Ibsen, en 1907, ce qu’il savait de cette affaire, et Sigurd répondit publiquement qu’il ne savait rien par lui-même, mais qu’il savait de source sûre (c’est-à-dire par sa mère) que des relations du monde radical avaient rapporté à Ibsen, pendant son séjour à Molde, des propos fâcheux que Dietrichson aurait tenus sur lui, et qui étaient de pure invention. Mme Ibsen est parvenue, lorsque l’orientation d'esprit d’Ibsen était devenue autre, à lui faire admettre qu’il avait été mal instruit de la situation par ses amis de gauche, au point qu’il a dit : « Tu avais alors raison et j 'avais tort 3. » Mais il n’est pas précisé si, en 1894, Ibsen a donné raison à Dietrichson pour l’ensemble de l’affaire

1 Morgenbladet , 16 octobre 1885.

2 L. Dietrichson, Svundne Tiàer> IV, p. 294.

3 Morgenstjerne cité par L. Dietrichson, Svundne Tidert IV, p. 289.

ou sur quelque point particulier. Ce propos est à retenir, en le situant à sa date. Il n’a aucune valeur pour l'appréciation des faits de 1885, qui sont connus avec une rare précision, et d'où il résulte clairement que c’est Dietrichson qui se trompait, lorsqu’il voyait dans la majorité de l’Association une jeunesse « vraiment libérale ». Les passions partisanes d’alors étaient trop vives, et obnubilaient l’esprit de cette jeunesse, et de Dietrichson lui-même.

Toutefois, Ibsen aussi était alors un peu atteint de cette maladie. S’il conservait sa liberté de critique à l’égard de la gauche comme de la droite, c'était parce que sa pensée visait des problèmes très supérieurs aux questions de politique pure. Mais son intransigeance avait un caractère partisan, tout aussi bien que celle des politiciens. Et comme la droite à peu près entière était choquée par ses idées, tandis qu’une partie de la gauche se flattait de les considérer comme une partie de son propre programme, il passait pour homme de gauche. En fait, jamais il ne s’est comporté publiquement à ce point en homme de parti. Et cela est curieux à constater au lendemain de la rencontre avec Snoilsky à Molde, où son idée de la noblesse de l'avenir, celle du caractère et de la volonté, s'est personnifiée dans le poète suédois, pour qui elle consiste surtout dans la bonne entente et la bienveillance mutuelle entre adversaires.

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